On entend aujourd'hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C'est une maladie de l'esprit qui se gagne comme la petite vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s'échauffe rarement en lisant : car alors on peut avoir le sens rassis. Mais quand un homme ardent et d'une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique ; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie : « Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n'est qu'humain ; combattez les combats du Seigneur » et on va combattre. Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. [...]
Voltaire extrait du Dictionnaire philosophique, 1764
Avec Stardust, Léonora Miano nous adresse un récit très intime et en tout point poignant. Revenant sur son arrivée à Paris pendant ses jeunes années, l’autrice devient ici « Louise » afin de se détacher quelque peu de l’histoire très personnelle qu’elle s’apprête à raconter. Engagée dans une histoire d’amour au devenir incertain, Louise se trouve contrainte d’arrêter ses études après avoir donné naissance à la petite Bliss. Très rapidement, son couple se délite et Bliss et elle se retrouvent à la rue, à la recherche d’un toit. Sans papiers, Louise vient se frotter à la rudesse de la vie de celles et ceux en marge de la société, et se résout avec un aplomb mêlé de crainte à ne pas tomber plus bas. À la faveur d’une rencontre avec une assistante sociale enfin bienveillante, sa fille et elle rejoignent le foyer de la rue de Crimée dans le 19e arrondissement – un centre de réinsertion et d’hébergement d’urgence pour femmes. Louise y découvre le tragique de ces vies qui se dessine devant elle, la peur et la précarité, la violence qui s’en échappe, et elle n’aura de cesse, pour l’amour de Bliss, de lutter avec abnégation pour connaître des jours meilleurs et conserver une certaine dignité.
Stardust s’avère être le tout premier écrit de Léonora Miano et sa publication aujourd’hui semble prendre tout son sens. En ces temps troublés, ce roman d’une simplicité touchante résonne avec justesse et aborde une réalité douloureuse avec une grande pudeur.
Mélanie Chanat
« Ils étaient là tous les deux, confortables, trente mètres au-dessus du sol, une moitié d’eux-mêmes au chaud, une moitié d’eux-mêmes au frais. C’était un moment unique dont le retour devait être calculé. Envisagé longtemps avant sa disparition, il en était d’autant plus savoureux. » Extrait de Plasmas, de Céline Minard.
Avec Plasmas, Céline Minard nous plonge dans un roman polyphonique dont les voix sont guidées par un fil rouge, celui d’un futur lointain où l’espèce humaine s’est métamorphosée. Réel et virtuel entremêlent avec majesté dans ce remarquable recueil de nouvelles où se croisent une myriade d’animaux étonnants (dont des chevaux améliorés, un paresseux (?) très distingué, un drachon, une poulpe) et des êtres non moins singuliers (des trapézistes connectés, un spécialiste de l’âge des glaces, une Kuïn, d’autres personnages hors temps). Denses, inquiétants, drôles parfois, ces récits distillent une poésie d’une grande beauté d’où émane une précision scientifique, ciselée. Une écriture exigeante pour un livre en tout point réjouissant.
Mélanie Chanat
Le temps interrompu
L’expérience des limites est au cœur de toute littérature digne de ce nom. Il est vain de se demander si l’ouvrage que compose Philippe Lançon, journaliste à Libération et Charlie Hebdo, l’un des rares survivants des attentats ayant décimé la rédaction du journal satirique le 7 janvier 2015, relève plutôt du témoignage ou du récit autobiographique. Nous sommes bien plutôt en face d’un document sensible où il s’agit d’affronter ce que Lançon définit comme « le décollement d’une conscience. » Les faits sont connus. En pleine conférence de rédaction, deux hommes vêtus de noir assassinent de sang-froid les principaux contributeurs du journal. Philippe Lançon est à terre. Il ne perçoit que les jambes d’un homme – il ne comprend pas qu’ils sont deux – qu’il entend crier à plusieurs reprises « Allah Akbar ». À ses côtés, le corps de Bernard Maris gît dans le sang. Il essaie de réintroduire dans le crâne le morceau de cervelle que la déflagration de l’attaque a fait sortir.
Le journaliste survit au massacre, mais sa mâchoire est déchiquetée. Il passera plusieurs mois à la Pitié-Salpêtrière, puis aux Invalides, afin d’y être soigné. Cette blessure de guerre convoque, à plusieurs reprises, celles endurées par les « gueules cassées » de la guerre de 14-18. La guerre vient de faire, de nouveau, irruption en plein cœur de Paris. Lançon en portera à jamais les stigmates. On se souvient que venait de paraître le roman de Houellebecq Soumission dont il aura été question quelques minutes avant l’entrée en scène des terroristes. Lançon croisera, des mois plus tard, le romancier qui lui citera ces mots de Matthieu : « Et ce sont les violents qui l’emportent. »
Mais il ne s’agit pas pour le journaliste de comprendre, encore moins de pardonner ; il lui faut témoigner en quoi cette expérience revient le hanter, éternellement. Tout d’abord sous la forme de signes qu’il imagine pouvoir être prémonitoires : à l’image de cette pastèque qu’enfant, il laissa tomber par terre dans une immense explosion de jus rouge sang ou, à l’image de ces anémones de mer qui subliment la perte et le deuil. Les rêves de peur panique viennent se heurter à des réminiscences littéraires. Celles de Proust dont l’auteur relit, chaque jour, le récit de la mort de sa grand-mère. Celles de Kafka dont La Métamorphose décrit le mieux cette sensation absurde d’être un oublié de l’Histoire. Non pas que l’on ne se souvienne que des morts et des disparus, mais les blessés de guerre sont un fardeau que nulle conscience nationale ne sait véritablement penser. Les pages les plus magnifiques du livre concernent sans doute ces moments où Lançon évoque, en des mots simples, ces hommes et ces femmes abattus par la vie elle-même, qu’il croise à l’hôpital. « Il y avait ce jeune militaire guadeloupéen qui avait été blessé par Mohammed Merah. Tétraplégique, souvent déprimé, il sortait enfin de sa chambre quand je suis entré aux Invalides », écrit l’auteur.
C’est de notre rapport au Temps dont il est question tout au long de l’ouvrage. De ce Temps dont nous sommes dépossédés, emportés que nous sommes par une prolifération amnésique d’images et de commentaires qui ne sont que la face cachée de ces flux de capitaux et de marchandises qui composent le seul horizon désormais viable. Pour qui a connu l’irruption dans sa vie du néant, quel qu’en fût la forme, la linéarité d’une existence ballotée entre vaines espérances et regrets hypocrites n’est plus qu’une vaste farce : « L’attentat, écrit Lançon, fend l’arbre à l’intérieur duquel les gens vivent, aiment, se séparent, se retrouvent, se souviennent, vieillissent. Il crève le tourbillon de la vie. » Le terrorisme nous rappelle peut-être à la souffrance ayant déserté notre horizon d’attente : « Vivre à l’intérieur de la souffrance, ajoute-t-il, entièrement, ne plus être déterminé que par elle, ce n’est pas souffrir ; c’est autre chose, une modification complète de l’être. »
Tout devient alors fiction ou mythologie. Ou disons que plus rien ne tient devant la force de frappe du néant. Ni les amis, ni les amours, ni les souvenirs. Seule reste peut-être cette capacité atroce et sublime à la fois de la verbalisation. Que la chair mutilée aussi se fasse Verbe est sans doute la seule réponse à opposer à ceux dont les proclamations délirantes commencent par réfuter le principe même de la chair, c’est-à-dire de la décomposition et du salut. Le monde que nous parcourons est en lambeaux. Un écrivain s’honore aujourd’hui de le dire pour ne pas avoir à céder à la sidération que provoque une violence qui n’en est peut-être qu’à ses débuts.
Olivier Rachet
Ce qui ne tend pas vers le miracle rend servile
Ce n’est pas la première fois que Yannick Haenel rend hommage à l’un des plus grands aventuriers de la littérature – à un monstre du sacré – puisque déjà Prélude à la délivrance écrit avec François Meyronnis plaçait l’auteur de Moby Dick et de Billy Budd à la hauteur métaphysique où se risque toute écriture digne de ce nom. Le narrateur de son dernier roman, Tiens ferme ta couronne, sera bien connu de ses fervents lecteurs. Jean – protagoniste de Cercle ou des Renards pâles – vit reclus dans un vingt mètres carrés, près de Belleville, à Paris. En attente d’être expulsé, il visionne frénétiquement les rares chefs-d’œuvre monstrueux du septième art : The Deer Hunter de Cimino, Apocalypse now de Coppola, Aguirre ou la colère de Dieu de Herzog. Il a d’ailleurs écrit un scenario consacré à Herman Melville : The Great Melville qu’il ira présenter, sur les conseils d’un ami producteur, à New York, au grand Michael Cimino lui-même.
Le narrateur est, comme les appelle Sollers, un voyageur du Temps. Habité par des noms dont il compose, au gré des circonstances, des triades qui sont autant de talismans qui éclairent de leur flambeau dans la nuit : « Melville-Proust-Joyce ou Dante-Flaubert-Beckett ou Shakespeare-Rimbaud-Faulkner ». Une séquence culte de Voyage au bout de l’enfer, à laquelle le titre originel The Deer hunter renvoie explicitement, confronte le personnage incarné par Robert de Niro à un daim blanc qu’il tient en joue et auquel il laissera la vie sauve. On sait Yannick Haenel hanté par l’Ancien Testament et, n’en déplaise à Claude Lanzmann, depuis Jan Karski, le seul à questionner encore les conditions dans lesquelles la Shoah a pu avoir lieu et constituer un paradigme, non pas seulement juridique mais métaphysique, de toute entreprise d’extermination. Cette séquence du daim blanc que le narrateur regarde en boucle ne renvoie pas seulement au sacrifice d’Abraham, elle contient en germe tous les crimes sacrificiels de l’Histoire.
On ne s’étonnera donc pas qu’au gré du récit – « de la folie des récits » dont Haenel dit qu’elle relève « du trafic entre les hommes et les dieux » – affleurent les crimes sur lesquels se construisent et s’anéantissent les civilisations. Des attentats islamistes, dont l’un des compagnons de débauche de Jean prétend qu’ils sont le signe d’une rivalité mimétique entre des puissances spirituelles qui s’affrontent, au massacre des innocents perpétrés par les fermiers capitalistes à la fin de La Porte du paradis de Cimino. D’une déambulation en direction d’Ellis Island, en compagnie du réalisateur américain, le narrateur aura la révélation que le flambeau tenu par la Statue de la Liberté prend la forme d’une épée, mais qu’il s’agit aussi du premier camp de concentration de l’Histoire moderne. Est-il possible de penser ensemble, se demande le narrateur, le génocide amérindien et l’entreprise d’extermination nazie ? Au commencement n’est malheureusement ni le Verbe, ni la Lumière. Au commencement est le sang impur du sacrifice, le couteau qui, sous couvert d’établir une alliance, tranche les liens invisibles qui relient l’homme aux dieux. Le motif de la chasse – cette traque amoureuse entre un prédateur et une proie qui jouit de ne pas se laisser prendre – parcourt tout le roman, ouvrant des perspectives anthropologiques d’une rare violence :
« La chasse est spirituelle : en elle se déplie un monde séparé, semblable à cet éclair vers lequel le désir sexuel capte les amants pour les isoler ; à travers leur nudité se rejoue un sacrement, celui par lequel le chasseur et la proie, en se soustrayant au monde restreint, appellent sur eux les signes qui leur accordent de ne plus être ce qu’ils sont, mais d’appartenir au couteau, à l’éclat qui vient frapper la lame, à la gorge qui crie, à l’artère qui se déchire, au sang qui gicle. »
La chasse est spirituelle, elle est aussi l’autre nom du désir : désir de voir la déesse Diane au bain qui conduira Actéon à être dévoré par ses propres chiens après que celui-ci eut été métamorphosé en cerf, désir de posséder et de s’anéantir érotiquement en l’autre, désir de détruire par le feu tout ce que l’on aime. « Le fauve rôde dans les bois comme l’irascible circule dans nos veines » écrit admirablement Haenel dans une prose souvent incandescente, au sens premier du terme. Une prose qui se consume et renaît moins de ses cendres qu’elle ne s’alimente au feu sacré du désir. On songe souvent aux textes de Bataille regroupés dans L’Impossible. Et si l’on accompagne, dans les dernières pages du roman, le narrateur de nouveau en Italie, près du lac de Némi, c’est moins pour un bain de jouvence purificateur que pour avoir réussi à traverser les enfers et à retrouver l’innocence qui se consume de son seul désir :
« […] tandis que toutes les civilisations étaient fondées sur l’idée de garder le feu, notre civilisation est celle de l’extinction : elle a horreur que ça brûle et s’est arrangée pour que le feu meure – pour que nous vivions au milieu de cendres. »
Olivier Rachet
Roman sous presse
Voilà un cas unique de continuation de la révolution textuelle par d’autres moyens. Trente après la publication par Sollers de Paradis, Guillaume Basquin reprend le flambeau et se lance dans la rédaction d’un roman en caractères italiques gras dont la ponctuation visible n’est pas signalée. Un lecteur malentendant n’y verrait que flux continuel, logorrhée verbale, roman-fleuve. Un lecteur érudit confierait, dans un soupir, qu’il s’agit au mieux d’un exercice d’admiration, au pire d’un pastiche. On aimerait entendre l’avis du principal intéressé, Sollers lui-même pour lequel on suppose qu’une telle publication permanente n’a pas de prix. (L)ivre de papier relève pourtant beaucoup moins du plagiat que du manifeste. Cut (up), fondu au noir ou au rouge sang comme dans Cris et chuchotements de Bergman, gros plan, coupures, collures viennent interrompre le flux verbal et rappeler le rôle moteur du montage et de la composition. Basquin se distingue de l’auteur de Paradis par la passion qui est la sienne du septième art dont il regrette la disparition programmée. Le numérique, numéraire et comptable d’un déclin annoncé, a supplanté l’analogique dans lequel le romancier continue d’entendre le règne d’une logique bien imprévue. « Une Guerre de droit ou de force » comme l’écrivait Rimbaud.
Les images en 35 mm viennent ainsi ponctuer l’écriture d’un ouvrage choral placé sous la catégorie du Chant. On songe à Homère, à Virgile, à Ezra Pound. Mais c’est à Joyce que l’auteur se réfère le plus souvent, rendant hommage avec Finnegans Wake au « premier effort de dramatisation des moyens mêmes de communication ». En trente ans, les projections du cinématographe ont lentement disparu, les réseaux sociaux ont pullulé, la seule révolution dont on soit comptable serait d’ordre numérique. La distribution (qui n’a rien à envier à sa grande sœur des centres commerciaux) a emboîté le pas à la projection, l’alignement des pixels a supplanté le tremblé de l’image de cinéma : « maintenant on sait que c’est la position aléatoire des sels d’argent sur la pellicule cette agitation des particules dans l’émulsion qui crée la profondeur et la vibration de l’image projetée tandis que le numérique ne peut être qu’un alignement mathématique de pixels ». « Le cinéma était un pochoir à travers lequel la lumière se déposait sur une pellicule » écrivait Peter Kubelka, qu’en reste-t-il ? De lointains échos dans quelques cinémas du Quartier Latin, à Paris. Antres caverneux où défilent encore Les Contes de la lune vague après la pluie, Œdipe roi, Nuit et Brouillard ou Rocco et ses frères. Tout comme défilent ces lettres et ces mots imprimés en « bold italic » sur papier bouffant « Munken Print Cream ».
Si Sollers ou Jean-Jacques Schuhl, auquel Guillaume Basquin a consacré un essai Du dandysme en littérature, avaient en ligne de mire la révolution du télex, notre romancier pense que l’avenir de l’écriture sera circulaire ou ne sera pas. À chaque bref instant commence l’écriture, c’est-à-dire l’être, la musique. La gigue, la ritournelle, l’éternel retour des sons et des images. C’est toute une conception du Temps qui ici est en jeu avec laquelle on ne transigera pas. Que le Temps soit cyclique, les philosophes présocratiques déjà en avaient l’intuition. La rotation des machines d’enregistrement et de projection - et pourtant elle tourne ! se serait exclamé Louis Lumière devant la machine à coudre de sa mère - ne fait que prolonger les premières techniques d’impression dont il nous arrive de retrouver des traces près de la Mer Morte ou au fin fond de la Bastille. Des rouleaux de Qumran aux papiers enroulés du marquis de Sade, tout n’est que poussière de vent et rose poussière d’atomes et de vent : « pour imprimer il fallait aussi que ça tourne sumer 3 500 ans avant notre ère petits sceaux cylindriques qu’on fait rouler sur de petites tablettes d’argile pour imprimer des scènes de la vie quotidienne ».
Et pourtant, elle continue de tourner la machine textuelle mise en branle par les avant-gardes littéraires des années 70 ! Que Guillaume Basquin entre avec fracas en littérature en faisant, à son tour, tourner la bibliothèque dans tous les sens résonne moins comme une oraison funèbre qu’un immense appel à faire virer les gouffres. Et encore un bloc d’abîme…
Olivier Rachet
La guerre, la continuation du sport par d’autres moyens
Juin 1990. Le mondial de football se déroule en Italie. Les quarts de finale voient s’affronter l’Argentine de Diego Maradona et la Yougoslavie dans laquelle officie, en tant que défenseur, Faruk Hadzibegic. Lors de la séance de tirs au but, ce dernier échouera à envoyer son équipe en demi-finale. Au même moment, la Yougoslavie se désagrège après que la Croatie de Franjo Tudjman et la Slovénie de Milan Kucan eurent proclamé leur intention de devenir des républiques indépendantes. Le romancier italien Gigi Riva compose ce récit qui tient à la fois de la chronique et du thriller politico-sportif, en ayant en ligne de mire ce « dernier pénalty » auquel le destin de Faruk, bosniaque de confession musulmane, restera toujours associé.
La guerre aurait-elle été évitée si la Yougoslavie avait remporté la coupe du monde, en Italie ? La liesse populaire d’un pays qui avait réussi pendant plusieurs décennies à faire coexister en son sein six républiques (Croatie, Slovénie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Macédoine) aurait-elle eu raison de la frénésie belliqueuse qui s’empara de hordes de supporters transformés en une soldatesque meurtrière ? Folie guerrière qui culminera en 1995 avec l’exécution de 8000 musulmans, à Srebrenica, exécutés par une cohorte d’assassins serbo-croates voulant en finir avec leurs frères de sang d’hier.
À l’heure où les stades sont de nouveau hantés par des hooligans nationalistes voulant en découdre avec des équipes dont ils exècrent le cosmopolitisme, le roman de Riva résonne comme un inquiétant avertissement. Si comme l’écrivait Machiavel, la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens, on est en droit de se demander si la guerre ne constituerait pas « la continuation du sport par d’autres moyens ». Ainsi, un mois avant la coupe du monde de juin 1990, avait eu lieu à Zagreb un derby opposant le Dinamo de Zagreb à l’Etoile Rouge de Belgrade. L’affrontement de ces deux clubs, « deux petites armées en formation », fut alors l’occasion non d’une réconciliation pacifique sous le drapeau national mais bien au contraire d’une montée aux extrêmes de la violence verbale, prémisses de batailles plus sanglantes à venir. « Zagreb est en Serbie » clamaient les uns ; « Sécession », « Croatie » clamaient les autres. Si l’on croit que les compétitions sportives canalisent la violence, elles portent aussi en germe les conflits de demain.
Retour en arrière historique. Promulguée en 1921 par le roi Alexandre Ier, la Constitution du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes deviendra la République populaire fédérale de Yougoslavie, après le démembrement des empires ottoman et austro-hongrois. En annonçant à Amsterdam, lors d’une rencontre sportive consécutive au mondial de 1990, la dissolution de l’équipe nationale dont il était alors capitaine, Farouk Hadzibegic signera symboliquement, de son côté, le décret de mort d’un État cosmopolite ayant été entraîné dans sa chute par l’écroulement du bloc communiste. Si le XXe siècle débuta à Sarajevo par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, il toucha à son terme dans les années 1990 par une guerre multi ethnique et le génocide des musulmans bosniaques perpétré par les factions de Milosevic et de Radovan Karadzic dont on apprend qu’il fut psychiatre de l’un des clubs dans lesquels officia le protagoniste. Et à ses heures perdues, poète bucolique, chantre d’une nature purifiée, on l’imagine, de tous les miasmes de la ville. Gigi Riva donne, à cet égard, une clé de lecture intéressante lorsqu’il nous rappelle les origines montagnardes du bourreau de Srebrenica. Le conflit qui allait ensanglanter la Yougoslavie peut aussi se lire comme un affrontement entre la pureté de montagnards attachés à un mode de vie autarcique par opposition aux « centres cosmopolites » jugés corrompus. Les totalitarismes d’aujourd’hui et de demain auront toujours en ligne de mire cette utopie d’un monde débarrassé de la diversité qui le compose et de l’irréductible pluralité qui lui donne tout son sel.
Qu’en est-il dès lors de notre XXIe siècle débutant par les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et se prolongeant par une exacerbation et une montée aux extrêmes des discours nationalistes à l’encontre de sociétés que beaucoup rêvent encore de purifier ethniquement de toutes ses composantes plurielles ? En cela, les terroristes d’aujourd’hui se réclamant d’un islam politique dévoyé rejoignent dans leur folie meurtrière les hooligans russes ou anglais nostalgiques d’un temps où les idéologies totalitaires étaient sur le devant de la scène. On ne peut que s’étonner que des États leur emboîtent le pas et nous entraînent chaque jour dans des dérives sectaires toujours plus inquiétantes. À la lecture du roman, on se demande quels arbitres internationaux mettront fin à ces exacerbations identitaires toujours meurtrières. Exit les instances internationales ? Ne sommes-nous pas déjà en train de sortir de l’humain, de nous désanthropologiser ?
Olivier Rachet
La société comme délire
On connaissait d’Antonin Artaud les lettres de Rodez, regroupées dans les tomes IX, X et XI des Œuvres complètes et dans les Nouveaux écrits de Rodez, publiés dans la collection « L’Imaginaire » chez Gallimard. Artaud entre dans l’asile de Rodez, dirigé par le docteur Ferdière, le 11 février 1943. Il y restera trois ans, avant d’être livré à lui-même, le 25 mai 1946, sur le quai de la gare d’Austerlitz. On découvre, sous la direction de Simone Malausséna, les lettres écrites par Artaud entre 1937 et 1943, la plupart rédigées à l’asile de Ville-Évrard, à Neuilly-Sur-Marne où il entre le 27 février 1939, après être passé par l’hôpital du Havre, l’asile de Quatremare à Sotteville-lès-Rouen et l’hôpital Sainte-Anne.
État des lieux. Artaud est expulsé d’Irlande, en 1937, « déporté » écrit-il, après être parti avec la canne de Confucius et celle de Saint-Patrick. Les lettres qu’il adresse le plus souvent à ses différents médecins montrent la confusion de celui qui prétend être un sujet grec, né à Smyrne. Une reproduction de l’épée de Roland, fabriquée à Tolède, lui aurait été remise à Cuba, en 1936, par un sorcier nègre. Si les médecins diagnostiquent un « syndrome délirant de persécution », des « idées délirantes d’influence, d’envoûtement, de magie », Artaud témoigne de son côté de la réalité de la souffrance qui est la sienne : « SI JE ME PRETENDS PERSECUTE c’est qu’on ME PERSECUTE EN REALITE ». Comme il le décrivait dans L’Ombilic des limbes et plus particulièrement dans les lettres adressées à Jacques Rivière, Artaud souffre d’une incomplétude de l’être, d’une « incertitude profonde de sa pensée », d’une « déperdition ». « La maladie, écrit-il à un médecin, en octobre 1938, est le vide qui a besoin d’être occupé par le plein des microbes pour éclater. » A ce même docteur Chapoulaud, exerçant à l’hôpital Sainte-Anne, Artaud écrit : « La vérité est que le Réel vous échappe et le Réel c’est l’Autre monde. Les Autres mondes, la Magie, et des autres Mondes il y en a beaucoup. »
Les appels au secours restant lettre morte, Artaud attaque tous ceux qu’il rend responsables de son enfermement. Les « initiés » dont il dresse parfois des listes sont accusés de le supplicier, de recourir occultement à des pratiques sauvages de persécution. La société des gens de lettres autour de laquelle Artaud a gravité, la société mondaine, les politiques sont violemment pris à partie par celui qui exhibe leur pouvoir délirant. Louis Jouvet accusé de mythomanie, « croit avoir été Molière : ce n’est pas grave, ironise Artaud. » Gide, « TU ES VIDE GIDE », « ECRIVAIN PLAGIAIRE DE SALAUD SANS IDEES », appartient à la catégorie des « HOMMES DE MAUVAISE VOLONTE ». Beaucoup de lettres sont adressées à l’épouse d’André Breton auquel Artaud n’écrit guère comme s’il s’agissait à travers elle de montrer l’envers occultiste du surréalisme lui-même. D’autres missives concernent Pierre Laval, président du Conseil mais aussi sa fille, Josée Laval. Artaud, dont la correspondance amoureuse avec Génica Athanasiou ou Anaïs Nin figure parmi les plus belles qui soient, semble miser encore sur les femmes pour anéantir ces choses qui « ont mal tourné pour ce côté du monde » dans lequel, écrit-il, « Satan mène le jeu ».
L’abandon dans lequel se trouve Artaud, pendant des années qu’il passe en grande partie en zone occupée, avant de rejoindre l’asile de Rodez, ne fait qu’accentuer l’état de déperdition qui est le sien. Au docteur Fouks auquel est adressée la majeure partie des lettres, Artaud ne cesse de demander des cigarettes ou de l’héroïne censée apaiser ses douleurs. Peu à peu, la faim le gagne. Des lettres bouleversantes sont adressées à sa mère, Anastasie, dans lesquelles il lui demande du chocolat ou des noisettes. Les asiles d’aliénés sont alors de véritables mouroirs d’où Artaud se voit comme « un condamné vivant ». Dans une lettre à sa mère, datée du 23 mars 1942, nous lisons : « Je vous ai écrit il y a 10 jours une lettre désespérée et où je vous exposais mon lamentable état et vous demandais un secours d’urgence car je m’en vais de désespoir, de faiblesse, de fatigue, d’inanition, et surtout de mauvais traitements. » Celui qui signe parfois ses lettres du nom de jeune fille de sa mère, Antonin Nalpas, ou du diminutif Nanaqui, ne se contente pas de prophétiser les plus grands malheurs pour ceux qu’il tient pour responsables de l’oubli dans lequel il se trouve ; il regarde avec une lucidité aveuglante l’état de décomposition d’une société dont il ignore en partie qu’elle collabore avec les nazis. « C’est toujours le mal qui profite de cette indolence, écrit-il à Alain Cuny, pour nous infecter tous un peu plus ». Que le mal ne soit pas une fatalité tragique, voilà ce dont témoigne douloureusement un des plus grands poètes du siècle dernier !
Olivier Rachet
D’un naufrage l’autre
Comme nous tous, Maylis de Kerangal est à l’écoute du monde ou devrions-nous dire des mondes. Du monde extérieur qui voit l’affluence de migrants fuyant des pays dévastés par la guerre ou la misère, en quête de cette hospitalité qui était chère aux grecs anciens et dont notre héros européen aux mille ruses, Ulysse, bénéficia à plusieurs reprises. Mais l’auteur de Naissance d’un pont et de Réparer les vivants est aussi à l’écoute de son monde intérieur, parcouru de souvenirs de voyages ou de voyages en ces terres inconnues qu’explorent la littérature ou le cinéma.
Tout part ici de Lampedusa, île méditerranéenne dont l’auteur souligne avec talent qu’elle appartient à ces îles volcaniques « émergées à la convergence des plaques tectoniques africaines et eurasiennes ». En 2013, le naufrage d’un navire de fortune en partance des côtes libyennes cause la mort de centaines de migrants. Le drame se répétera. Lampedusa. Le nom évoque aussi à tout cinéphile averti le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa adapté par Luchino Visconti au cinéma sous le nom du Guépard. Burt Lancaster y incarne le rôle titre de Don Fabrizio, prince de Salina, symbole d’une aristocratie agonisante face à Don Calogero, paysan fortuné qui unira sa fille Angelica à Tancredi, le neveu du prince. Né en 1913, Lancaster est issu de l’émigration anglo-irlandaise ayant rejoint les rives d’Ellis Island, « il est le prince et le migrant ». Maylis de Kerangal se souvient notamment de la scène culte du bal au cours duquel Angelica, incarnée par Claudia Cardinale, épouse Tancredi. Scène du naufrage d’une société qui en convoque un autre, celui d’une Europe ayant perdu la boussole de ses valeurs et de ses principes fondamentaux.
Car si ces paysages insulaires ne sont pas que des images touristiques commercialisables à loisir mais « ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder », la mémoire de notre XXIe siècle débutant est un terrain vague, jonché de détritus et de cadavres auxquels Maylis de Kerangal rend un hommage d’une bouleversante humanité. Tombeau pour les migrants et les réfugiés qui frappent à nos portes closes, À ce stade de la nuit est bel et bien le récit salvateur de cette éternelle rentrée littéraire du pire. Réparer les vivants, écrivait-elle, tel est encore le programme.
Olivier Rachet
Souveraine Angot
Un amour impossible constitue le hors-champ d’Une semaine de vacances dans lequel l’auteur décrivait dans une prose étouffante et dense l’inceste subi lorsqu’elle était adolescente. Angot revient ici sur la rencontre de ses parents, à Châteauroux, dans les années 1950, dans une France n’ayant pas encore connu la déflagration libertaire et libérale de mai 68. Son père, Pierre, issu d’un milieu bourgeois aisé, séduit une femme, Rachel, qui n’est pas de son milieu d’origine. Il refusera toujours de l’épouser et mettra des années à reconnaître civilement leur enfant. La question sociale est ici centrale, comme dans Les Petits ou Le Marché des amants, la société étant par essence le lieu des rapports de pouvoir et d’affirmation symbolique de la puissance de classe, et non pas seulement comme le décrivent platement les sociologues le lieu de la reproduction des élites et le règne sans partage des héritiers. Que le titre du roman ne nous trompe pas, Angot relate moins l’impossibilité d’une idylle soumise aux aléas de l’existence que la logique implacable qui conduit un universitaire lettré et cultivé de la grande bourgeoisie à transgresser l’interdit par excellence qui est celui de l’inceste.
Car si l’auteur raconte certes les étapes d’une passion amoureuse en dents de scie qui ont présidé à sa naissance, les difficiles et rares rencontres entre l’enfant et l’adolescente qu’elle était et un père dont elle finira par se rapprocher bon an mal an, il n’en demeure pas moins que ce récit singulier et souverain tend tout entier vers la démonstration qu’une logique de classe est toujours à l’œuvre dans les rapports amoureux et parfois même filiaux. Encore une fois, Christine Angot dépasse la simple relation naturaliste - et surpasse par là même dans son éternel retour des mêmes interrogations lancinantes l’opportunisme de ceux qui font leur rentrée littéraire comme on fait son marché ou comme l’on se couche. Angot n’a pas de prix - elle dépasse donc le récit de circonstance pour nous offrir un réquisitoire contre un ordre social élitiste et discriminatoire qui continue de fragmenter et de voir exploser fixe une société qui s’aveugle sur ses privilèges et perpétue ses plus rances préjugés.
Olivier Rachet
Quand l’impossible devient réel…
On sait Jérôme Ferrari hanté par la disparition des empires (Où j’ai laissé mon âme) et des civilisations (Le serment sur la chute de Rome). On ne s’étonnera pas dès lors qu’il envisage aussi celle de l’espèce humaine. Son dernier roman, sobrement intitulé Le Principe, constitue une fiction biographique dans laquelle le narrateur, ancien étudiant de philosophie, s’adresse, à plusieurs années de distance, au physicien allemand Werner Heisenberg, père de la physique quantique, dont les recherches auront aidé à la fabrication, par les américains, de la première bombe atomique. Ce physicien, moins connu qu’Einstein ou Schrödinger, ses contemporains - ce dernier auquel Philippe Forest a consacré un roman éblouissant Le chat de Schrödinger - a ainsi défini un principe d’incertitude, qu’il appela aussi principe d’indétermination, selon lequel on ne pourrait connaître en même temps « la position et la vitesse d’une particule élémentaire ». Il s’agit donc, commente le narrateur, « de pures virtualités qui n’acquièrent plus ou moins de réalité objective qu’au moment de la mesure ». Or ces virtualités qui n’existent que d’être calculées sont devenues les réalités suffisantes d’un monde asservi par la technique, celle des physiciens et des mathématiciens qui, à l’aide d’algorithmes sophistiqués, continuent d’élaborer les principes sur lesquels repose aujourd’hui la vision dominante de l’économie de marché ou qui sont l’horizon unique des politiques publiques.
Or Jérôme Ferrari s’intéresse à ces expérimentations scientifiques, non pas seulement en raison de leurs implications pratiques, mais pour le potentiel poétique et métaphorique qu’elles recèlent. Si ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel, quelle langue saura s’affranchir de représentations séculaires ayant fait de l’atome, depuis Epicure, un noyau autour duquel graviteraient de simples électrons, si ce n’est la langue des poètes ? Mais cette réflexion poétique ne doit pas occulter ce qui reste pour l’auteur l’horizon ultime de notre temps, à savoir le caractère toujours tragique de l’Histoire. Né en 1901, Werner Heisenberg assistera non seulement à la montée en puissance du nazisme mais le prix Nobel qu’il obtient en 1932 ne lui permettra pas d’arrêter la marche tragique des évènements. Entre le possible et le réel, gît toujours l’impossible ou l’autre nom de la Shoah et des explosions atomiques. Que peut l’intelligence d’un homme et sa volonté face au principe de destruction à l’œuvre dans la pensée humaine ?
C’est après avoir évoqué le destin à la fois ordinaire et exceptionnel d’un physicien plus ou moins dépossédé de ses recherches que le roman de Ferrari atteint son point d’orgue. Parcourant les espaces urbains d’un quelconque émirat dont le caractère organique est plus terrible encore que la nature la plus sauvage, l’auteur nous décrit un monde en voie de désanthropologisation dans lequel l’éclat des métaux et la brillance du verre sont le signe d’une disparition programmée de l’espèce humaine. En des pages d’une beauté rimbaldienne, l’auteur fait du principe d’incertitude la planche de salut même de la littérature. Admirable !
Olivier Rachet
Qui pense trahit
Dans un précédent tome du Dernier royaume, Pascal Quignard s’intéressait à la figure des désarçonnés, de ceux qui à l’image de Saint-Paul ou de Montaigne furent comme accidentellement saisis par le surgissement du Temps. Avec ce dernier ouvrage, l’auteur prolonge son questionnement en sondant le vif de la pensée, son irréductible sécession, le bond que celui qui pense accomplit hors de la meute. À côté de ceux qui ont donné leur vie d’avoir pensé, tels Socrate ou Giordano Bruno brûlé vif sur la place des fleurs à Rome, il y a l’expérience du vide dans lequel affleure ce dessaisissement de soi que de Tchouang-Tseu à Bataille, en passant par Apulée ou Spinoza, ont vécu tous ceux qui se sont, de gré ou de force, exilé de leur temps et de la grégarité de leurs contemporains. côté de ceux qui ont donné leur vie d’avoir pensé, tels Socrate ou Giordano Bruno brûlé vif sur la place des fleurs à Rome, il y a l’expérience du vide dans lequel affleure ce dessaisissement de soi que de Tchouang-Tseu à Bataille, en passant par Apulée ou Spinoza, ont vécu tous ceux qui se sont, de gré ou de force, exilé de leur temps et de la grégarité de leurs contemporains.
L’érudition de Quignard peut souvent impressionner, fasciner même et pétrifier mais c’est sans compter sur les fulgurances et les épiphanies linguistiques qui relancent toujours une réflexion en allant. À l’instar de ce rapprochement entre deux étymons grecs, le nous désignant l’esprit et le noos, le flair. « La pensée hume l’espace comme le flair. Elle subodore. » L’acte de penser se situe toujours en amont de la traque animale, de la prédation primaire qui donne encore sa raison d’être aussi bien au désir sexuel, au déchaînement de la guerre, à la concurrence des places, qu’au commerce et au mariage pour tous. Il appartient au monde sensible et s’inscrit dans une logique de la sensation, « errance sauvage de la pensée, d’origine chamanique ». Quignard est hanté par la matrice originelle, par le chaos primordial, la nuit sexuelle que nous continuons de hanter ou qui nous hante, sans que nous ne le sachions toujours.
Il est dès lors difficile de ne pas mettre en parallèle l’étrange palinodie culpabilisante à laquelle se livre en cette rentrée littéraire Emmanuel Carrère dans Le Royaume et cet embrasement de la pensée auquel Quignard se livre dans un ultime tome de son Dernier royaume qu’il définit comme « le singulier pays où la nudité animale et la langue culturelle se touchent perpétuellement sans jamais pouvoir s’assembler. » Contrairement à Carrère, Quignard est résolument athée et sait renvoyer dos à dos philosophie et religions (notamment bouddhiste qui pour Carrère semble être un avatar des débuts de la chrétienté), dans leur incapacité à cerner l’hallucination verbale qui incendie le cœur de ce qui pense. Là où l’auteur du Royaume ne semble pas en avoir fini avec ses démons intérieurs et croit déceler en notre début de XXIe siècle un chaos rappelant le début de notre ère, l’auteur de Mourir de penser interroge avec une plus grande acuité la filiation impensable entre le daimon grec que Platon définissait comme « une certaine voix qui me détourne de ce que je m’apprêtais à faire » et les démons ou les diables prenant possession d’une âme humaine enfin apprivoisée par des impératifs et des dogmes religieux aujourd’hui sécularisés. Ne sommes-nous pas plutôt en train d’agoniser, à petit feu intérieur, de ne pas encore savoir penser ?
Olivier Rachet
Rêves archaïques post-apocalyptiques
Dans La possibilité d’une île, Michel Houellebecq écrivait ceci : « La mer a disparu et avec elle, la mémoire des vagues ». Le dernier roman post-exotique de Volodine creuse lui aussi ce sillon nihiliste que l’auteur explore avec brio depuis plusieurs oeuvres. Le titre Terminus radieux renvoie à un kolkhoze dirigé par un président fantasque nommé Solovieï, roi Lear d’une apocalypse post-nucléaire dont les filles répondent aux noms de Samya Schmidt, Myriam Oumarik et Hannko Vogoulian. D’amour et de pardon, il ne sera nullement question dans ce roman d’anticipation précipitée qui voit les personnages ressusciter et vivre des milliers d’année durant. Au cœur du kolkhoze gît un immense cratère au fond duquel brûle une pile nucléaire alimentée par mémé Ougdoul, vieillarde sibylline qui finira broyée par ce qui s’abrite au cœur de la destruction. Le récit débute par l’arrivée au kolkhoze d’un certain Kronauer, venu chercher renfort pour aider deux de ses compatriotes, laissés agonisant au sovkhoze Etoile rouge. Au loin, un convoi de soldats eux aussi à l’abandon n’aura de cesse de rejoindre un camp afin de fuir le chaos ambiant.
Terminus radieux est un roman de la dévastation dans lequel l’espèce humaine est en voie programmée d’extinction. Dans un monde ayant survécu à la disparition d’une seconde union soviétique, où la végétation menace d’engloutir la terre, où ne subsistent que des ersatz de slogans capitalistes faisant écho aux croassements ininterrompus de corbeaux dont les fientes tombent sur le visage des personnages comme surgit un sanglot, la question même de la subsistance ne se pose guère plus. A l’image du roman le plus éblouissant à ce jour de Volodine, Des anges mineurs, se font entendre ici les narrats des personnages dont l’identité même semble interchangeable. Chorale de récits disloqués et vains grâce auxquels un narrateur protéiforme nous fait entendre à la fois la malédiction de la parole et sa persistance folle. L’idéologie elle aussi agonise et ce ne sont pas les ouvrages puritains de Mari Kwoll fustigeant « le langage de queue » qui sauveront quiconque du chaos. Mais ce nihilisme outrancier, faisant dire à l’ultime locuteur du roman : « Je crois à rien, j’attends la fin », n’est pourtant pas dépourvu d’inventivité verbale et d’humour. A l’image de ces herbes folles qui répondent aux noms de « sotte-éternelle », « rauque-du-fossé » ou autre « vierge-tatare » ou de cette préparation énergétique, le pemmican, pouvant être obtenue à partir d’un corps en décomposition. À l’image de cette quête incessante d’aventures où les « humains intermédiaires », que Volodine dépeint en un style héroï-comique réjouissant, n’ont d’autre but que de rejoindre des camps devenus les havres de paix d’une servitude volontaire post-moderne qui n’est pas sans rappeler les analyses de Peter Sloterdijk relatives au parc humain, paradigme indépassable de nos sociétés capitalistes persistant à ériger l’humanisme en horizon d’attente du devenir. Là réside d’ailleurs la clef d’un titre plus ambigu qu’il n’y paraît : si la fin est ce qui donne sens à ce qui nous arrive, l’attrait qu’exerce aujourd’hui le néant sur des âmes inquiètes en mal d’idéalité ou de spiritualité (il faudrait mentionner les nombreuses références au bouddhisme chic post-exotique qui parcourent le roman) n’est sans doute pas le péril le moins dévastateur qui nous menace. La prose terrorisante et drôle-amère de Volodine a encore de beaux jours devant elle.
Olivier Rachet
Dans ce texte laconique qu’Annie Ernaux propose pour alimenter la nouvelle collection « Raconter la vie » dirigée par Pierre Rosanvallon, l’auteur de La Place renoue avec le genre du journal intime. Une année entière est couverte, de l’hiver 2012 à l’automne 2013, au cours de laquelle l’auteur arpente les allées d’un centre commercial de Cergy. De Noël à la rentrée des classes, marqueurs rituels et monotones de la société de consommation devenue aujourd’hui planétaire.
Lieu exemplaire de la socialité contemporaine, la grande surface émerveille en partie Annie Ernaux en ce qu’elle rassemble dans un seul espace toutes les catégories visibles de populations, formant une « communauté de désirs », mais « non d’action ». À l’égalitarisme des besoins répond une logique souvent communautaire de « marketing ethnique ». Le discount et les semaines consacrées à la gastronomie chinoise ou à l’orient constituent des mythologies dont il est difficile de ne pas percevoir la teneur idéologique. L’hypermarché décrit par Annie Ernaux n’est pas qu’un lieu de transit, il est l’emblème du repli sur soi propre au monde contemporain, gouverné, à l’image de toute une littérature qui depuis le Nouveau Roman aurait déserté le monde, par les automatismes et les clichés souvent les plus rétrogrades. Devant le manichéisme révoltant du rayon des jouets, l’auteur se met à rêver ainsi d’une action coup-de-poing des Femen qui auraient eu le bon sens de renverser l’ordre établi de nos préjugés.
On se souvient que dans La Place, roman consacré à la figure du père, Annie Ernaux plaçait son destin d’écrivain sous le signe de la trahison à son milieu d’origine. « Dire à la fois le bonheur et l’aliénation » était le dilemme auquel était confrontée celle qui pensait avoir renié ses origines populaires. Mais à lire une œuvre toujours plus ancrée sur le monde qui l’environne, on mesure combien ce sentiment est erroné. Et ce ne sont pas les rappels, ponctuant ce journal intime, des accidents meurtriers qui au Bangladesh coûtent la vie à cette nouvelle forme de prolétariat réduit en esclavage et qui œuvre à la satisfaction de nos désirs, qui nous démentiront. Depuis une trentaine d’années, Annie Ernaux sauve l’honneur d’une littérature tournant résolument le dos au solipsisme de l’autofiction. Aux élucubrations pathétiques de néo nouveaux romanciers défendus par des collections toujours plus blanches, l’auteur oppose l’éthique de responsabilité d’une écriture qui n’aurait de blanche que le nom et qui se poserait la seule question philosophique valable : comment nommer une femme de couleur noire ? Question engageant le devenir même de la littérature et autrement plus méritante que toutes les supercheries littéraires s’étalant encore sur les rayons des rares librairies arrivant à survivre aux diktats d’une mondialisation marchande toujours plus rapace et liberticide.
Olivier Rachet
La fin des utopies
Ils sont deux. Réfugiés de nulle part. En provenance d’une zone appelée Belstar. Ils ont été rebaptisés. L’enfant, David, est accompagné d’un homme, Simon, qui pourrait être son père, son grand-père, un apôtre sans Messie. David a perdu la trace de sa mère que son compagnon lui a promis de retrouver. Leur arrivée dans une zone inconnue est digne des meilleurs romans de Kafka, angoissante et réaliste à la fois. Des hommes et des femmes de bonne volonté vont les aider à s’installer, à trouver du travail mais leurs conditions de vie resteront rudimentaires, précaires. Simon confiera l’enfant à une femme inconnue, Inès, dont il a la révélation qu’elle pourrait être la mère de David. Révélation surnaturelle et désespérée qu’en d’autres temps on aurait appelé foi ou croyance. Or, de ce monde où l’exil semble être devenu la règle, on ne s’affranchit qu’au prix d’un plus grand exil encore. L’enfant roi deviendra capricieux et effronté ; il conduira ses parents adoptifs à s’enfuir de nouveau.
Apatrides, réfugiés politiques, économiques, climatiques, gitans ? On ne sait quelle est la condition de survie des personnages auxquels s’attache dans cette parabole troublante J.M. Coetzee. Ces hommes et ces femmes ont encore foi en leur humanité mais elle reste ancrée dans une immanence qui désespère les protagonistes. Le monde que nous décrit l’auteur a perdu son horizon. Le meilleur des mondes n’est plus possible, la social-démocratie est devenue le seul réel possible contre lequel on se cogne. Si le siècle précédent aura été tragiquement celui des utopies messianistes, le XXIe siècle débutant ne serait-il pas celui d’un temps figé dans ses acquis où l’idéologie serait devenue Loi ? Le rapport au Temps et à la filiation est interrogé admirablement par Coetzee qui met en scène des personnages ayant été lavés de leur passé, de la mémoire du monde. Le présent perpétuel auquel nous vouons en secret un culte effrayant ne signerait-il pas la mort de toute réalité possible, de la promesse, du don, dont ne sait que faire Inès lorsqu’elle adopte le jeune David ? A l’image de Faulkner qui pensait que si Jésus revenait, « il nous faudrait le crucifier bien vite » et que si Vénus revenait « ce serait sous les traits d’un pouilleux dans les pissotières du métro la main pleine de cartes postales obscènes », Coetzee décrit un monde déserté par toute forme d’élection. Un monde où les sociétés deviennent interchangeables, et qui voit disparaître la possibilité même de toute transfiguration ou assomption, que Joyce appelait en son temps des épiphanies. A moins que le roman constitue encore notre ultime planche de salut ?
Olivier Rachet
Un patchwork in progress
Deux années durant, François Beaune a parcouru la Méditerranée en quête d’histoires plus ou moins authentiques qui, de Marseille à Palerme, en passant par Tanger, Jérusalem, Hébron, Beyrouth ou Tunis, feraient entendre la diversité chorale d’une civilisation latino-arabe, toujours disparue, sans cesse renaissante. S’il s’inscrit dans le cadre du programme consacrant Marseille, capitale européenne de la culture en 2013, ce projet revendique surtout une dette à l’égard de Paul Auster et des émissions radiophoniques qu’il animait à partir de récits envoyés par les auditeurs.
François Beaune se lance alors dans une odyssée foisonnante, récoltant les anecdotes les plus incongrues et les plus étonnantes à la fois, qu’il classe selon les différents âges de la vie. Se rattachant aux poèmes épiques de l’Iliade, de l’Énéide ou des Métamorphoses d’Ovide, ayant façonné tout un pan d’une culture européenne en quête d’identité (mais les identités sont toujours multiples et polyphoniques, à chaque civilisation plusieurs vies sont dues), ces Histoires vraies nous font tout d’abord entendre le bruit et la fureur de l’Histoire, avec sa grande hache. De la Shoah à la guerre des six jours, du printemps arabe au massacre syrien, François Beaune nous rappelle la permanence de la guerre et de la violence, sous toutes ses formes. Et nous livre à travers l’apparition inattendue d’Edward Snowden interviewant le chef du Hezbollah libanais une des clefs de ce chaos. La Méditerranée reste le berceau des trois religions monothéistes au travers desquelles, d’Athènes et du Pirée, en passant par Gibraltar, continuent de nous faire signe les dieux grecs de la débauche et de l’hospitalité, de l’éternel départ et du retour sur soi impossible. La Méditerranée est bien cet espace clos et ouvert à la fois, fourmillant de guérites, d’où les peuples se surveillent les uns les autres mais n’ont aussi de cesse de s’ouvrir à l’autre et de fonder ces royaumes qui nous sont chers. Hébron, ville située en Cisjordanie, n’est pas pour rien l’un des points d’ancrage de cette odyssée contemporaine. Terre toujours associée à Abraham, patriarche biblique dont la filiation est revendiquée par les juifs et les musulmans, Hébron est comme le lieu de naissance d’une civilisation qui reste encore à construire.
Car enfin, ces histoires nous touchent aussi, moins en raison des drames dont elles sont les dépositaires, qu’en raison de la beauté de gestes et de paroles, de miracles même dont elles se font les messagères. À l’image de ces soldats syriens cueillant au sommet de peupliers des fleurs blanches de coton afin qu’un couple libanais n’en vienne pas à se séparer. Tel ce marseillais fanfaron évoquant la bague que lui aurait offerte, en une scène sous-marine digne des Mille et une nuits, sa grand-mère par l’intermédiaire d’un poulpe. Tel cet enfant des rues de Casablanca qui, après avoir attendu des années durant sa mère, à l’intérieur d’une gare routière, se bâtit un chez-soi au-dessus du Marché Central de la ville. Les histoires sont innombrables et à travers cet art ancestral de la parole, François Beaune renoue autant avec sa propre histoire errante et vagabonde qu’avec la tradition de ce que la littérature a pu produire de plus cher.
Olivier Rachet
La vérité sur l’amour
Avec ce dernier roman, Nue, Jean-Philippe Toussaint poursuit l’exploration qu’il avait entreprise avec Faire l’amour, Fuir et La Vérité sur Marie, d’une rupture amoureuse sans cesse remise sur le métier. Une histoire qui n’en finit pas de surprendre, de ne pas finir, envisagée sous des angles toujours nouveaux, toujours plus décalés. Le passé revient hanter le présent de l’écriture - de la mémoire, de la jouissance - qui semble au fur et à mesure de la narration réinventer ce qui a été, ce dont le narrateur n’a pas toujours été témoin mais il dont témoigne, non sans allégresse.
Le récit s’organise autour de quelques scènes monumentales, comme toujours chez Toussaint, de séquences oscillant entre le drame et la drôlerie, à l’image du pire, toujours incertain et du meilleur, toujours possible. Tel ce préambule qui voit le personnage de Marie organiser un défilé affublant un jeune mannequin d’une robe de miel autour de laquelle gravite un essaim bien réel d’abeilles. Jusqu’au moment fatal où la jeune fille hésite sur la sortie à emprunter. Tel ce vernissage, à Tokyo, de l’exposition de la même Marie et que le narrateur avait visité, un flacon d’acide chlorhydrique à la main, dans le premier roman de la tétralogie. Tel ce voyage de retour à l’île d’Elbe où le couple reconstitué part assister aux obsèques de l’homme gardien de la maison familiale de Marie. Un nuage de fumée recouvrant l’île, dû à un incendie d’origine probablement criminelle d’une usine de chocolat.
Jean-Philippe Toussait reste un narrateur hors pair sachant donner corps aux drames les plus intimes. Ceux où la vie bascule, s’échappe d’avoir été trop bridée. Nue est peut-être moins le portrait d’une femme ayant été aimée que celui d’une existence toujours aux abois, livrée à la force irrépressible d’un destin que l’on ne voit pas arriver et qui pourtant nous écrase. Il est des séparations dont on ne se remet pas. Des drames familiers dont on subit toujours l’onde de choc. La littérature telle que la pratique avec excellence Toussaint est cette aire de jeu où le pire côtoie toujours l’incongru, le fantasque. Où les lignes les plus droites déraillent toujours un peu. Livrée aux hasards objectifs d’une narration sans cesse bondissante, l’existence des héros de Toussaint est un affreux drame divertissant.
Olivier Rachet
Révolution intérieure et transfiguration urbaine
« J’ai tout abandonné : clefs, argent, papiers. » Tel aurait pu être le point de départ du dernier roman de Yannick Haenel, tel est l’aboutissement de La conjuration de Philippe Vasset qui se propose non seulement de ré-enchanter l’espace urbain mais d’accomplir aussi une révolution même des sensations. Le narrateur est un promeneur solitaire qu’inquiète la disparition programmée dans le tissu urbain des terrains vagues, de ces zones blanches et inaccessibles que seuls quelques paranoïaques fuyant les ondes électromagnétiques recherchent peut-être encore. La ville que décrit l’auteur est devenue un réseau complexe de constructions et de bâtiments dont la force centrifuge annexe toujours plus la périphérie de nos villes. La société du spectacle, déjà sous la plume de Guy Debord, s’incarnait dans un aménagement dénaturé du territoire.
En errance, le narrateur retrouve André, une ancienne connaissance, auteur dans les années 80 de thrillers politico-financiers. Face à la déferlante religieuse et à ses innombrables avatars, les deux amis vont conjuguer leurs efforts et partir en quête d’un espace non encore passé sous la coupe de promoteurs véreux et ce, afin d’en confier l’usage à une des sectes de leur choix. Devenu consultant en implantation religieuse, le narrateur mène alors une étude approfondie du terrain dont l’hilarité n’est pas la moindre des réussites. Il sera guidé en cela par une jeune femme, Jeanne, qui lui permettra de s’immiscer dans les recoins les plus inaccessibles de l’espace urbain.
Mais les recherches tourneront cours. Dans une scène mémorable, le narrateur sabordera le projet initial devant la consternation de deux représentants de la Miviludes, organisme gouvernemental censé lutter contre les dérives sectaires. C’est alors que le roman entre, à l’instar de celui d’Haenel, dans une phase éblouissante placée sous le signe de la conspiration et de la quête du sublime à la fois. Grâce au savoir-faire acquis aux côtés de son initiatrice dans l’art de l’effraction, le narrateur déserte l’espace social et tel un virus informatique détruisant à petit feu un réseau, pénètre dans les interstices de la ville, de ses marges les plus reculées. A l’image des moines méditant à l’intérieur d’un cloître, les conjurés qu’entraîne dans sa dérive le narrateur recherchent « l’infinie liberté de n’être personne ». Le rite anonyme accompli par ce roman exceptionnel n’est d’ailleurs pas sans rappeler les conseils, cités par Philippe Vasset, qu’adressait Georges Bataille aux membres de la revue Acéphale conviés à accomplir d’insoupçonnables cérémonies, au pied d’un chêne foudroyé, en plein cœur de la forêt de Marly : « Souviens-toi que la vérité n’est pas le sol stable, mais le mouvement sans trêve qui détruit tout ce que tu es et tout ce que tu vois. » Admirable !
Olivier Rachet
L’insurrection des masques
Les lecteurs de Yannick Haenel connaissent le personnage de Jean Deichel qui hante les romans de l’auteur. Dissident de sa propre existence, suicidaire de tout ce qui en lui se rattache au social, au national, à quelque communauté que ce soit qui n’aurait pas érigé l’absolue singularité de la solitude de chacun en dogme, en impératif existentiel. Seul, Jean Deichel l’est, par choix. Chassé de son appartement, il séjourne à l’intérieur d’une voiture prêtée par l’un de ses amis. Il erre dans le XXe arrondissement d’un Paris ayant gardé le souvenir des Communards fusillés lors de la Semaine sanglante de 1871. A l’image de Jan Karski, les spectres du passé hantent la culpabilité d’un présent perpétuel dont l’amnésie est devenue le principal symptôme.
Assoiffé de désertion - la soif est plus forte que le désir d’y voir clair - notre personnage entrera en dissidence absolue après avoir réussi à déchiffrer, gravé sur un simple mur de quartier, le masque du Renard pâle propre aux Dogons maliens auxquels Michel Leiris s’intéressa en son temps et qu’il ralliera dans une insubordination totale. Aussi brûlera-t-il ses papiers, cette identité symbolique qui lui avait été assignée de naissance par un Etat décrit comme étant de plus en plus policier. En témoigne l’anus solaire de ces caméras de surveillance enregistrant la disparition programmée du même, de l’identique.
C’est alors que le récit, dans sa seconde partie fulgurante, dans une prosodie inégalée, entre dans une phase, une phrase musicale insurrectionnelle inouïe qui voit le peuple de Paris et de ses banlieues toujours peu ou prou interdites de séjour, sans papiers au visage recouvert d’un masque africain ou de quelque autre Carnaval renversant l’ordre établi, défiler dans un cortège de masques et défier la police identitaire, la nation et ses cadavres placardés, la République transformée allègrement en un immense baobab célébrant la puissance de peuples bannis, opprimés, rendus enfin à leur gloire irradiante. Yannick Haenel rend ici moins hommage aux damnés de la terre qu’il ne chante, dans une prosodie qui rappelle l’éclat subversif du phrasé de Genet, la beauté quasi sacrée de chaque individualité. Brûler en soi l’identité pour que flamboie le singulier qui me rattache à mes semblables.
Là n’est pas le moindre paradoxe de ce récit qui se proclame, dans le sillage des révolutions arabes et des révoltes indignées du monde capitaliste, révolutionnaire lui-même et émeutier pour que le chaos et le néant, le négatif même de la métaphysique, soit enfin pensé, célébré, joué et joui à la fois. Yannick Haenel en appelle à une révolution culturelle de nous-mêmes, à l’heure où sommeillent en chacun de nous résignation indignée et indignation molle, vaste programme !
Olivier Rachet
Un monde noyé d’ombre
Nous sommes quelques années après la guerre d’Indépendance israélienne. Ben Gourion est au pouvoir. Des rescapés de la Shoah tentent de fonder une communauté, au sein d’un kibboutz. Cette société utopique dans laquelle l’idéologie marxiste semble avoir supplanté la lecture du Talmud est traversée par des questions collectives et par des élans individuels qui voient les maris quitter leur épouse ou les enfants rêver de solitude ou d’émancipation. Faut-il que les familles élèvent seules leurs enfants ou doivent-ils être à la charge de la collectivité ? Doit-on se plier aux règles du groupe, au devoir militaire et sacrifier ses plus belles années ?
A travers des destins individuels qui peinent à s’affranchir du lien social et de l’impératif nationaliste, Amos Oz nous raconte les peines et les déceptions d’êtres confrontés à un même sentiment de l’irréparable. Du jardinier Tsvi Provizor qui porte toute la misère du monde sur ses épaules à l’électricien Nahum Asherov dont la fille s’est installée avec son ancien professeur d’histoire, au fils de Henia Kalish méditant sur les ruines de Deir Ajloun, un village arabe détruit par l’armée israélienne, en passant par le jardinier Martin Vandenberg dont le rêve d’apprendre à la communauté l’espéranto afin de s’affranchir de la tutelle des nations et de l’Etat toujours oppresseur se verra anéanti ; tous les personnages de ces huit nouvelles bouleversantes sont les témoins d’un monde naissant toujours menacé de s’éteindre.
A l’image de Yotam contemplant dans le village de Deir Ajloun « un puits au milieu des décombres », l’auteur jette un regard interrogateur sur les décombres autour desquelles l’Histoire d’un peuple, d’une nation mais aussi l’histoire propre à chaque individu se construisent. Le motif des échecs qui revient comme un leitmotiv dans ces récits est néanmoins dépassé par la force irrésistible du désir. Nombreux sont les personnages échappant à l’emprise du groupe par un sens tout aussi irréparable de l’amour ou de la simple amitié. « Vaincre l’amour ? » ironise le narrateur à propos du père d’Edna dont la fille est partie s’installer avec son professeur, n’y songez pas !
Olivier Rachet
L’exception Meyronnis
Cela débute comme un récit d'enfant rebelle ayant eu raison de tous ses dédains puisqu'à l'image de Rimbaud mais aussi de Lautréamont, il s'évade. Affranchissement des codes, franchissement des lignes, avènement à la parole en tant que parole, l'autoportrait que nous livre François Meyronnis dans Tout autre est celui d'un paria ayant réussi à déserter les impératifs catégoriques des familles et des sociétés. Paradoxe ultime de celui qui revendique son appartenance au groupe de ceux qui refusent le commun, le social, l'individu aplani par les idéaux universalistes et égalitaristes des Lumières. François Meyronnis est un autre, tous les autres et se retrouve tout autant dans cette lignée familiale qui le rattache à un prince toscan du XIII e siècle qui aurait commis le sacrilège d'assassiner un prêtre, à ce rebelle corse de la Renaissance, Ferrante della Muracciole, que dans les légendes du peuple Dogon ayant érigé la figure du Renard pâle en mythe des origines de l'écriture.
L'unicité du soi est un leurre qui nie l'absolue singularité des expériences à travers lesquelles on arrive à se dessaisir de l'empire du moi, de la gangue étouffante qui nous assigne à l'identité du même. A l'image des mystiques touchant le puits sans fond du réel, Meyronnis trouve en l'écriture le remède, le pharmakon cher à Derrida, lui permettant de dépasser les limites de sa condition de vivant. Aux mortels qui s'engluent dans le brouillard d'une existence devenue aujourd'hui interchangeable, réduite à une pulsion comptable mortifère, l'auteur oppose la malédiction de celui qui, chamane, sorcier, peintre ou poète, fut élu afin d'embraser à travers les noms l'avilissement de toute langue réduite à la simple tâche de communiquer et de rassembler. A l'instar de Basquiat enjambant son propre squelette pour étreindre en lui la violence du réel contre lequel on se cogne, l'écrivain est celui qui "met la parole en état d'émulsion."
Tout autre se présente ainsi à nous comme le récit d'une scission à l'intérieur de soi mais tout aussi bien à l'intérieur de la République des Lettres elle-même qu'en compagnie de son acolyte, Yannick Haenel, François Meyronnis déserte depuis une quinzaine d'années. Première esquisse d'une histoire de la revue Ligne de risque qui reste encore à écrire, cette confession situe l'entreprise de leurs auteurs en marge de la production naturaliste qui leur est contemporaine et dont Michel Houellebecq, l'homme à la parka, constitue le fer de lance. En s'offrant comme un dialogue intertextuel ininterrompu avec tous les saints ressuscitables à souhait des anciens temps, des taoïstes aux prêtres védiques en passant par les talmudistes mais aussi par Rilke, Heidegger ou Jean Genet, l'oeuvre à la fois singulière et chorale de Meyronnis dont Prélude à la délivrance écrit en collaboration avec Haenel fut l'un des points d'orgue, constitue une exception de ce que la littérature française a pu produire de plus flamboyant depuis Bossuet. Ce qui est grand se tient dans la tempête.
Olivier Rachet
Les brèches du temps
« Pourtant je n’ai pas rêvé. » C’est par cette phrase que débute le dernier roman de Patrick Modiano qui tente une échappée par les brèches du temps. En plein cœur du 21e siècle, un narrateur se souvient des figures interlopes de sa jeunesse perdue. D’une certaine Dannie avec laquelle il entretint une liaison, dont les différents noms d’emprunts rendent insaisissable une identité somme toute secondaire ; car, à l’image d’un auteur au pedigree incertain, les êtres fantomatiques qui évoluent dans les romans de Modiano hantent toujours différentes temporalités autant irréconciliables qu’en imbrication permanente. Ces jeunes gens-là fréquentaient un hôtel de Montparnasse où avaient l’habitude de se retrouver d’autres figures essentiellement masculines qui avaient pour attache commune le Maroc. L’un d’eux, Ghali Aghamouri, semble même avoir travaillé pour les services spéciaux de la sécurité marocaine. Tous ont trempé dans « une sale affaire » qui rappelle le meurtre, toujours non élucidé à ce jour, de l’opposant Mehdi Ben Barka, disparu en 1965.
Sous les allures d’un roman policier cherchant à éclairer l’énigme des êtres que le narrateur adolescent a côtoyés, L’herbe des nuits est un roman métaphysique sur la percée du Temps. Le Paris toujours plus ou moins interlope que décrit Modiano est en perpétuelle voie de disparition. Des immeubles ou des tours remplacent des ruelles oubliées dans une pénombre toujours fuyante. À l’image de nos rencontres et de nos amours, les lieux nous échappent en permanence et reviennent hanter nos nuits telles de mauvaises herbes aussi envahissantes que rafraîchissantes. Le souvenir n’a chez Patrick Modiano rien de nostalgique. Il ne fait que réfracter l’incessante métamorphose du Temps lui-même qui donne toute sa raison d’être au récit. Magistral !
Olivier Rachet
« Mais souvenez-vous, personne ne pouvait charger sa terre… »
Toni Morrison explore dans Home les blessures secrètes de la nation américaine. Elle met en lumière le péché originel de la ségrégation raciale et extériorise un instinct discriminatoire toujours feutré et replié sur sa propre ignorance. Les protagonistes du roman, Franck Money et Cee, sont frère et sœur et ont en partage une même expérience de l’exil et de la dépossession de soi. La scène inaugurale du récit, rapportée par le personnage de Franck, voit les deux enfants assister à la mise en terre, brutale, d’un homme vraisemblablement massacré, de toute évidence noir. Scène initiatique et fondatrice à la fois, vécue au plus près de cette terre dont le frère et la sœur seront chassés. L’un pour s’être engagé dans la guerre de Corée, l’autre pour avoir naïvement suivi un godelureau qui l’abandonnera en chemin.
La voix meurtrie de Franck alterne avec celle d’un narrateur anonyme et bienveillant qui nous relate l’enfance et le parcours chaotique de deux enfants, en exil sur leur propre terre. Franck s’évadera de l’hôpital dans lequel il semble avoir été relégué pour éviter de nuire à une société puritaine et groggy par ses préjugés. Il partira en quête de sa sœur, agonisante, victime des expérimentations macabres d’un médecin blanc, apprenti-sorcier gynécologue. Portrait des années 50 où le be-bop marquait, dans un rythme trépidant ininterrompu, la cassure de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas à l’apogée d’un monde nouveau que Toni Morrison nous donne l’impression d’assister mais à l’approfondissement de fractures identitaires et idéologiques, partie intégrante de la fabrique d’un Nouveau Monde devenu aujourd’hui le nôtre.
Les enfants prodigues retrouveront en partie les leurs, en la ville de Lotus, dans l’état de Géorgie. Mais la malédiction, à la fois sociale et raciale, semble rendre caduque toute forme de rédemption. Derrière les vexations permanentes, l’auteur nous fait entendre, dans une langue incandescente, le chœur formé par un peuple longtemps banni et avili. « Je ne vais pas fuir la vérité uniquement parce qu’elle fait mal » avouera Cee à son frère et le récit éblouissant de Home accueille la vérité de l’Histoire dans la basse continue du plus émouvant des éloges funèbres.
Olivier Rachet
Parle-leur de révolutions, d’amour et de sang.
Tanger, détroit de Gibraltar. A la croisée des continents et des civilisations. Pour son dernier roman, Mathias Enard choisit cet entre-deux pour ancrer la trame d’un récit initiatique toujours avorté. Lakhdar est originaire de Tanger. Des tombeaux phéniciens, il rêve de l’Europe aux anciens parapets. Comme Candide est chassé du meilleur des mondes pour avoir embrassé mademoiselle Cunégonde, Lakhdar est renié par son père, l’ayant surpris, enlacé, avec sa cousine Meryem. Débute alors un long exil de son foyer natal qui le conduira dans les bas-fonds de Tanger puis dans ceux d’Algésiras et de Barcelone, en plein cœur de l’insurrection citoyenne des indignés. Les espaces que traverse Lakhdar sont à feu et à sang. Les soubresauts révolutionnaires de pays européens exsangues côtoient les élans libertaires de pays arabes où les aspirations démocratiques flirtent avec les paranoïas les plus liberticides.
Mathias Enard dépeint l’agonie incontrôlable d’un temps historique devenu planétaire. La mondialisation des échanges est un leurre et le réel contre lequel se cognent les rêves s’étreint brutalement. Aux promesses d’un monde meilleur se substitue la dérive d’une planète devenue folle. Lakhdar, fataliste et rêveur, rencontre des intégristes intégrés, une étudiante déboussolée dont il tombe amoureux, des exploiteurs sans vergogne. Il retrouvera, pour le pire, son ami tangerois, Bassam, fantôme errant et loup solitaire qui l’entraînera dans le plus cruel des dilemmes. De Judit à Bassam, en passant par Cruz, croque-mort opportuniste tirant profit du commerce des cadavres ayant échoué sur un radeau de fortune, chaque personnage du roman évolue dans un univers sclérosé d’où l’on ne s’évade pas.
Plus proche du conte que de la chronique de tragédies ordinaires, le roman frappe par le diagnostic qu’il nous livre d’une uniformisation de la pulsion destructrice. Les hommes n’en finiront pas avec la violence mimétique des rapports de force, avec la peste de la domination et d’un esprit de vengeance qui rassemble pêle-mêle les indignés espagnols, les révolutionnaires maghrébins, égyptiens, libyens ou syriens, ainsi que les plus effrayants des extrémistes islamistes. Face à une volonté de puissance devenue exponentielle, les livres et la prison dorée dans laquelle ils permettent encore de se réfugier, sont un moindre recours. Porte ouverte pour fuir la misère du monde. Du grand explorateur musulman Ibn Batouta à Casanova dont la présence se dissémine tout au long du récit, s’affirme la possibilité ténue d’accéder, par la fugue en avant, au royaume apaisé de l’exil intérieur. C’est en se débarrassant des oripeaux identitaires, nationalistes ou religieux, que Lakhdar retrouve la beauté de son paradis intérieur, qui se confond avec l’imagination, socle de toute lecture.
Olivier Rachet
Chronique de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.
Habile chroniqueur de la vie parisienne et observateur aguerri de l’uniformisation qui métamorphose la société française, Benoît Duteurtre met en scène, dans son dernier roman, un jeune homme lui ressemblant comme deux gouttes d’eau, Jérôme Demortelle. A l’instar de Rastignac venu à Paris faire fortune, le protagoniste quitte Dieppe, sa ville natale puis, Rouen, où s’éteignent à petit feu ses espoirs d’adolescent. Poursuivre des études d’histoire de l’art, à l’orée des années 80, quand on est passionné de musique et sensible à l’émergence de courants contestataires et créatifs tels que le punk et la new-wave britanniques, n’est pas une mince affaire. Très vite, Jérôme va devenir un noctambule invétéré. Comme l’opéra et les salons aristocratiques représentaient pour le héros balzacien le sésame lui ouvrant les portes de la conquête sociale, les Bains-Douches et autres lieux interlopes d’un Paris désormais muséifié vont être les temples dans lesquels le jeune adolescent va s’initier aux frasques étincelantes de sa génération.
Paris a été une fête, nous contait Hemingway. Paris reste une fête intime pour celui qui sait encore déambuler. Le narrateur hésite d’ailleurs à conclure un roman haut en couleurs qui peint à la fois les dérives schizophréniques des papillons de nuit et les bassesses familiales de ceux qui ironisent toujours à propos des ambitieux, paralysés qu’ils sont par une vie étriquée et normative. Il y a du Rimbaud chez ce mélomane qui finira par devenir écrivain. Vrai, les aubes sont navrantes mais les torpeurs toujours enivrantes. Paris est bel et bien fossilisée dans la mythologie de ses années folles du début et de la fin du vingtième siècle, tout comme Athènes reste marquée par le siècle de Périclès et Florence par la Renaissance des couleurs et des formes. Les illusions se perdent moins qu’elles ne s’écoulent lentement pour finir dans la flaque d’eau morte des souvenirs. À nous deux, Paris ! est bien plus qu’un simple roman d’initiation teinté de mélancolie, il nous parle aussi avec lucidité de notre anxiété contemporaine ayant anéanti toute entreprise de révolte intime et de défi lancé au monde.
Olivier Rachet
Au cœur étincelant des ténèbres.
Publié dans la collection « Traits et Portraits » dirigée par Colette Fellous, au Mercure de France, le dernier roman de Yannick Haenel, Le sens du calme, se range d’entrée de jeu sous les auspices du récit initiatique. A la recherche des moments fondateurs de son rapport poétique à l’existence, l’auteur reconstruit sa vocation d’écrivain en la plaçant en marge de toute sociabilité. De Nuit et Brouillard projeté à l’école et l’ayant confronté au bord volcanique de sa première page blanche à l’anecdote du Christ trouvé dans une poubelle jusqu’aux vertiges éthyliques d’un pensionnaire à la Villa Médicis, Haenel ébauche un autoportrait de l’artiste en anti-héros mystique cherchant moins à conquérir un absolu qu’à se soustraire à l’emprise criminelle que revêt toute forme de communauté.
Le récit de Flaubert consacré à la Légende de saint Julien l’Hospitalier constitue l’un des fils conducteurs de ce récit irradiant. La malédiction qui pèse sur le destin « constellé d’annonces » de celui qui accomplira la sombre prédiction du parricide et du matricide n’a d’égale que la sacralité de celui qui, devenu insacrifiable, accueillera sur sa bouche le baiser du lépreux. Là où est le plus grand danger, où le néant procède pour rien à des hécatombes ininterrompues - vierges sacrifiées à la fureur monstrueuse du Minotaure - croît aussi ce qui sauve du labyrinthe dont Haenel nous rappelle qu’il n’existe que pour cesser de croire aux murs.
« L’obstacle n’est qu’un détour. »
Au fil d’Ariane se substituent dès lors les cheveux tressés de Vénus, le buisson ardent du désir, les langues de feu incandescentes de l’acheminement en soi du langage. Une transsubstantiation où le sang de l’âme est à l’unisson de l’encre de l’esprit. Comme dans ce tableau de Cagnacci, Madeleine évanouie, où l’on voit la sainte tenir entre ses jambes le crâne d’un mort, la tête en liberté de l’écrivain jouit de l’afflux en lui du désir qui vainc l’impossible. L’amour seul - mesure parfaite et réinventée - peut regarder la mort en face. Yannick Haenel, on le sait, est entré en écriture comme on entre dans les ordres, c’est-à-dire au bordel, au désordre que sont nos désirs. A l’instar de Dante accompagné de Virgile, on traverse ici les marges de l’écriture et les cercles de l’enfer en compagnie de Bataille ou d’Artaud, de Rimbaud ou de Lautréamont. Le sens du calme est aussi un hymne à la paternité poétique.
Olivier Rachet
Blessures secrètes et gardes à vue.
Au sens propre, le dernier roman de Christine Angot, Les Petits, défraye la chronique. Pied de nez à tous ceux qui ne voient dans l'art de la romancière qu'élucubrations narcissiques et vaines. Autofictionnel, ce récit l'est pourtant en diable au sens où l'auteur fabrique sa propre aventure qu'elle nous renvoie, de manière implacable, comme le miroir déformant du délitement social, affectif, familial qui est aujourd'hui le nôtre.
Avant d'entrer en scène, dans le dernier tiers du roman, la narratrice relate, à coups de sabre aiguisés, comme autant d'entailles fracturant des êtres de chair qui ne savent plus où siègent leurs sentiments et leurs affections, la tension conflictuelle qui, sans crier gare, éloigne deux êtres, l'un de l'autre. Lui, musicien martiniquais, l'âme en peine mais heureux d'être en vie, marqué par la couleur de sa peau et son appartenance à un groupe ethnico-social auquel il n'avait jamais songé appartenir. Exclu des regards et marginalisé par la toute-puissance dominatrice d'une femme avec laquelle, il s'était mis, sans trop y réfléchir, en ménage et avec laquelle il avait eu quatre enfants. Ils mènent une vie qui aurait pu être celle d'une famille, n'était le ravage causé de part et d'autre par des blessures narcissiques, des préjugés enfouis qui la voit, elle, regretter de ne pas avoir été séduite, plutôt, par un étalon. Quelle est la mesure de nos affections et de nos désirs ? L'écriture acérée d'Angot, qui passe au scalpel, dans un rythme lancinant, à un tempo allegro destructeur, l'irréversible déchirement de ce couple, apporte une réponse qui évacue toute dimension psychologique.
L'union impossible de deux êtres devient alors l'image inversée d'une société ayant sacrifié le groupe - couple ou famille – au profit d'un culte exclusif du moi qui n'a paradoxalement de cesse d'être refoulé. Lui se retrouve, à plusieurs reprises, en garde à vue, côtoyant ses alter ego dont la marginalisation constitue un déni de tout sentiment de culpabilité à l'encontre de ces immigrés, sous-employés, de ces autres qu'un culte lui aussi narcissique d'une patrie à l'identité faussement immuable ne fait que protéger de nos vues.
Le procès de narcissisme dont Christine Angot reste encore victime repose sur une dénégation toute aussi grave et exaspérante. Celui d'atteinte à la vie privée traduit un climat délétère de terreur morale qui, en son temps, fit condamner Baudelaire dont les amantes vampirisées doivent encore se retourner dans leur tombe ! Qui ne voit pas la dimension éminemment politique des ces récits brûlants qui martèlent la déterritorialisation dramatique des relations amoureuses, la reconfiguration impossible d'un espace où les différences entre hommes et femmes, noirs et blancs, première deuxième troisième générations, se résorberaient dans la promesse amoureuse d'un échange ininterrompu, celui-là ne connaît pas son siècle. J'ai mal à mon pays, j'ai mal à mon cœur, qui saignent, nous murmure Angot, de mille plaies. Romantisme ? si vous voulez, si l'on y voit l'expression sans compromis aucun d'une révolte libératrice contre l'état social !
Olivier Rachet
De la beauté au monde
En mai 1506, alors qu’il est aux prises, à Rome, avec le pape Jules II réticent à honorer la commande passée à Michelange de construire son tombeau, le célèbre sculpteur florentin répond à l’invitation du sultan de Constantinople, Bayazid, de venir édifier un pont reliant la ville à l’un de ses faubourgs, traversant la Corne d’Or. Michelange connaît la soif de puissance et le machiavélisme des princes, aussi se met-il avec empressement au travail.
Un jeune poète de Pristina, Mezihi, est à son service et cherchera à guider les plaisirs de son maître dont la stature lui en impose. Le sculpteur déjà renommé à Florence pour l’érection de son David tombera, lui, sous le charme d’une danseuse à l’identité trouble dont le narrateur rapporte, sous forme de langoureuses litanies disséminant le récit, le chant d’amour et d’exil.
Constantinople est, à la Renaissance, le joyau d’une civilisation ayant irradié les jardins d’Andalousie, fille voluptueuse de l’Eglise dont Michelange se souviendra lorsqu’il bâtira la coupole de Saint-Pierre de Rome, réminiscence émerveillée de la basilique Sainte-Sophie, et de l’empire ottoman. Au carrefour des civilisations, la future ville d’Istambul, capitale éternelle des cultures européennes, rivale merveilleuse de Venise, son unique parangon sur le continent, fourmille d’intrigues de cour, de rivalités mimétiques qui laissent pourtant Michelange stoïque.
Dans un récit foisonnant de toutes les beautés que les hommes sont susceptibles d’apporter au monde, Mathias Enard nous livre un hymne en hommage au tempérament artiste qui réside en chacun de nous et relie les identités multiples, aussi bien ethniques, religieuses que nationales, qui composent une mosaïque européenne aujourd’hui en mal d’esthétique et de sensualité. Les ponts du génie cosmopolite restent encore à construire.
Olivier rachet
L’incertitude du présent.
C’est à la figure de son père, né à Mâcon, en 1921, que Philippe Forest s’attache dans son dernier roman et à la traversée qui fut sienne d’un siècle plein de bruits et de fureur. Rêvant de devenir pilote de ligne, à une époque où l’aviation relevait encore de la mythologie des héros qui avaient pour nom Lindbergh, Blériot ou Mermoz, celui-ci dut surseoir à ses projets alors qu’éclatait la seconde guerre mondiale. C’est alors un véritable voyage au bout de la nuit et loin des nuages qui voit le père du narrateur, fils de confiseur, accompagner sa future belle famille sur les routes de l’exode, aux alentours du 18 juin 1940 ; puis, traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Algérie coloniale d’où il poursuivra des études agronomiques entreprises à Grenoble et assistera, en novembre 1942, au débarquement des forces anglo-américaines ainsi qu’à la spectaculaire volte-face de l’amiral Darlan, réussissant l’exploit de rester fidèle à la Révolution nationale initiée par Pétain, tout en soutenant l’engagement des forces d’Afrique du Nord dans le camp des alliés. Par la suite, il sera sélectionné pour intégrer l’Army Air Force et se rendra, traversant l’Atlantique sur un paquebot exposé en permanence au risque d’être anéanti par les forces ennemies, en Amérique du Nord d’où il apprendra à piloter mais où il découvrira aussi le désastre de la ségrégation raciale qui n’était pas l’apanage de la politique nazie.
Récit épique d’une jeunesse ayant réussi à passer à travers les mailles du filet de la guerre et réalisé un rêve d’adolescent ; ayant pu profiter, au lendemain de l’armistice, de la restructuration et de l’essor inouï de l’aéronautique française. Le Siècle des nuages se veut aussi le témoignage de la complexité même des parcours d’individus traversant l’écheveau d’une Histoire aux antipodes de la conception nihiliste que nous nous en faisons aujourd’hui, selon laquelle nous jugeons, dans le confort de notre impensable présent, les atermoiements et les errements de ceux qui, subissant la violence invincible du Temps, ne pouvaient bien souvent que choisir de suspendre leur jugement. Le roman de Forest, dans son classicisme même, se veut in fine contemporain d’un temps, à l’opposé du nôtre tragiquement spectral, où les familles se pressaient en masse le dimanche à Orly pour assister au spectacle bien réel des atterrissages et décollages qui avaient enchanté l’imaginaire vierge de Jean Forest, images de croyances et d’utopies, à ce jour, éteintes ; l’aviation, ayant été, au siècle des nuages, à la fois le merveilleux accomplissement de l’idéologie du Progrès et le point d’ancrage d’une entreprise de dévastation par l’homme de la nature et des individualités qui la composent.
Olivier Rachet
Il est bon de persister au cœur de la nuit, parce que c’est elle qui protège la lumière.
Jan Karski est un roman éblouissant, sous forme de triptyque. Le premier tableau rapporte les paroles du héros éponyme, agent de liaison entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil, enregistrées par Claude Lanzmann pour son film Shoah. Le narrateur, de son côté, enregistre les choix opérés par le réalisateur, décidant de filmer la statue de la Liberté lorsque Jan Karski récite, entre deux silences, le message qu’il devait transmettre aux alliés et au Président Roosevelt concernant le plan d’extermination par les nazis des juifs d’Europe. Karski sera entendu mais nullement écouté. Des années durant, il gardera en lui, intact, ce message transmis par deux hommes qui l’avaient introduit en plein cœur du ghetto de Varsovie.
Nul n’est prophète en son pays, la Pologne, surtout lorsque celui-ci est situé nulle part, comme Alfred Jarry s’était amusé à le considérer, pris en étau d’un côté par les nazis, de l’autre par les staliniens dont le narrateur nous rappelle la responsabilité dans les massacres de Katyn, où furent assassinés des milliers d’officiers polonais afin de réduire à néant toute tentative de résistance, fût-ce par la culture même. A défaut d’être prophète, Karski est un témoin oculaire du plus grand crime commis par et contre l’humanité. Le second volet du triptyque, qui constitue une synthèse enlevée de l’ouvrage de Karski lui-même Mon témoignage devant le monde, relate l’épopée haletante et tragique d’un homme tour à tour prisonnier des nazis, puis des russes ; la clandestinité d’un parcours au service de la Résistance polonaise qui le conduisit donc au cœur du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Belzec où il fut l’un des rares témoins de cette horreur sans nom, de cet acharnement bestial à nier l’humanité de tout un peuple.
C’est alors que Yannick Haenel accomplit un prodige littéraire en se plongeant dans la conscience de ce témoin martyr, n’ayant pas su être écouté. La volonté de ne pas comprendre des alliés étant à la mesure de la volonté de puissance exterminatrice des nazis. Le troisième volet du triptyque constitue, sous la forme d’un monologue intérieur époustouflant, un pamphlet contre la passivité molle des alliés, ayant décidé, pour des raisons militaires, de ne pas contrecarrer les projets criminels nazis et s’innocentant ensuite par l’organisation spectaculaire du procès de Nuremberg mais il constitue aussi un acte de foi paradoxal en la possibilité de perpétuer la parole, condition sine qua non de toute forme de salut. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce roman saisissant et épuré que d’affirmer que la pensée du mal est la condition même de l’amour. C’est en tournant en cercle dans la nuit et en étant dévoré par le feu des idéologies ou la cendre de leur absence que s’ouvre à vous parfois l’éclair de ce qui vous maintiendra sauf. Cette lueur est le visage radieux de la littérature ou celui accueillant de l’aimée. Je vis ce néant qu’est l’horreur humaine et malgré tout, malgré ce rien, je vis.
Olivier Rachet
Ce que l'homme a cru voir.
Nous sommes en l'an 08. Par décret impérial, Ovide, le poète des Amours et de L'Art d'aimer est relégué aux confins de l'Empire romain, à Tomes, près de la mer Noire. C'est en ce lieu que la magicienne Médée sacrifia son frère Absyrte, en le découpant, afin de fuir un père refusant que sa fille déserte la Colchide pour les grecs. Espace hostile et inhospitalier, qu'habitent des barbares guerriers et vindicatifs, n'ignorant pourtant pas les règles de l'amitié.
Quelle fut la faute du poète? S'il évoque à plusieurs reprises la subversion de ses oeuvres érotiques, dont le rythme élégiaque subvertissait les règles ancestrales de la poésie héroïque, Ovide reconnaît aussi, entre les lignes, avoir assisté à une scène qu'il n'aurait pas dû voir. Une orgie impériale, dont l'épouse d'Auguste, l'impératrice Livie, aurait été la principale actrice... alors même qu'était édicté un code moral d'une austérité inouïe bannissant notamment toute forme d'adultère. Vertu publique, vice privé? Ovide n'aurait-il pas été le premier sacrifié du puritanisme aujourd'hui florissant?
Ses lettres que traduit poétiquement Marie Darrieusecq sont tout d'abord adressées à des destinataires anonymes, fantômes errants dans la mémoire de celui pour lequel Rome était tout. Puis, le nom des destinataires, amis, envieux, épouse, se grave dans la cire de l'écrit. Car toujours, pour Ovide, il s'agit d'épouser la déréliction rythmique de sa vocation de poète. Celui qui perd le sens du rythme perd aussi la raison. Celui qui aujourd'hui encore est exilé aux confins du monde mais aussi bien réfugié dépossédé de sa propre existence, relégué à la frontière même de la politique et de la barbarie, celui-là connaît le secret même de la poésie : perpétuer la parole du bannissement, s'affranchir toujours de sa condition de proscrit.
Olivier Rachet
Le corps est notre révélation.
En Afghanistan ou ailleurs, une femme veille son mari, à l'article de la mort. Après avoir longuement combattu pour son pays, l'homme a été la victime d'une querelle absurde entre membres d'un même clan. Egrenant un chapelet et déclinant les quatre vingt dix neufs noms d'Allah, la femme adresse à son époux la somme de ses souffrances et de ses malheurs. Ces litanies sont ponctuées par les rituels de la prière ou de la visite quotidienne du mollah mais aussi par les éclats d'obus et les hallucinations apeurées de la voisine qui voit sa demeure réduite en cendres.
La femme souffre d'avoir été mariée de force à un héros dont elle n'a connu, trois ans durant, que le portrait ricanant ornant toujours les murs de la maison du pater familias. A cela s'ajoutent la honte d'avoir été soupçonnée de stérilité et la douleur d'être une femme dans un pays musulman radical. A la récitation psalmodiée du Livre saint s'opposent alors les aveux troublants de celle qui a su tout autant tromper la vigilance de son époux que rester fidèle à l'une de ses tantes répudiée jadis pour n'avoir pas su donner d'enfant mâle à sa famille.
Loin de ne constituer que le témoignage d'une malédiction sexuelle, Syngué Sabour, Pierre de patience est aussi le récit d'une révélation. Le monde appartient aux femmes, c'est-à-dire à la mort, disait-on, au sang, aux menstruations, à l'impureté faite corps, ajoute l'auteur afghan écrivant désormais en français. Au viol ritualisé que constitue le mariage forcé, la protagoniste opposera alors un viol consenti, sacrificiel, librement vécu dans sa beauté tragiquement expiatoire. En un geste d'une poétique terreur, une femme incarnée rachète l'asservissement misérable dans lequel reste encore plongée une part non négligeable de l'humanité. Hommes, encore un effort pour atteindre à la dignité de vos femmes, à moins que ceux qui ne savent toujours pas faire l'amour continuent de se faire la guerre ?
Olivier Rachet
L'amour, l'exil.
Le Marché des amants explore les territoires délaissés du sentiment amoureux et dessine les figures de l'exil de soi, expérience contemporaine si peu radiographiée. A Brives, loin de son milieu parisien étriqué dont les jugements sont toujours péremptoires, la narratrice rencontre Bruno, alias Doc Gynéco. Ils se voient, s'aiment, se revoient, confrontent leur univers respectif et se retrouvent à la périphérie de l'image de soi qu'ils renvoient à leurs proches, parents ou amis. Lui, un chanteur populaire de rap, souvent raillé, investit l'appartement de l'auteur et bouscule le prêt-à-penser d'une rive gauche parisienne sûre de son droit inaliénable de jugement. Elle, une écrivaine rangée et solitaire, devenant tout à la fois égérie iconoclaste et figure de proue d'un homme en mal de sentimentalité fixe.
Loin des clichés people avec lesquels jouent cependant les protagonistes et des préjugés prétendant qu'au marché des amants, un noir vaut moins bien qu'un blanc, Christine Angot dresse la chronologie pointilleuse d'une histoire rythmée par les attentes et les étreintes, les silences et les sons que produisent les mots et les notes jetés en vrac sur le papier. Le phrasé du rappeur rejoint alors dans sa naïveté la mélodie solipsiste de l'auteur. Les mots d'amour peinent souvent à émerger mais lorsqu'ils se disent, ils se disent une seule fois. Le mal d'aimer n'épargne aucun personnage de ce roman où le sentiment règne en maître du jeu par son absence et sa difficulté même d'énonciation : ni Marc, ce père de famille satisfait de son bonheur familial qui harcèle la narratrice avec la tendresse puérile d'un adolescent attardé, ni Jocelyn, un ami de coeur de Bruno en quête éperdue d'un idéal qu'il sait désuet.
L'histoire qui nous est ainsi livrée, dans son urgence que n'épargne pas une certaine forme de monotonie spleenétique, est celle d'une déterritorialisation du moi amoureux. Celui qui aime, nous dit l'auteur, échappe toujours à ses angoisses, se déprend de son milieu toujours en soi sclérosant et découvre en l'autre une salutaire énigme. Si l'auteur radiographie un monde si lointain et si proche, dans lequel l'amour et l'offrande se sont égarés, elle ouvre aussi le chemin possible d'une réconciliation de notre civilisation - figée par le culte suprême du bonheur immédiat - avec ce je ne sais quoi qui fait encore vibrer les étoiles et chanter les oiseaux.
Olivier Rachet
D'une guerre l'autre ou des vertus de l'analogie.
25 avril 1994, Rachel Schiller apprend que ses parents ont été assassinés dans leur village de Aïn Deb, non loin de Sétif. Parti se recueillir sur leur tombe, le fils prodigue découvrira le passé nazi de son père, devenu, après la capitulation allemande, membre actif de la libération nationale de l'Algérie. Celui-ci entreprendra alors un long calvaire, impossible devoir de mémoire expiatoire, dont témoignent les pages d'un journal que son frère, Malrich, vivant en banlieue parisienne, dans un territoire dit sensible, lira avec stupeur et se chargera de publier. Le roman de Boualem Sansal alterne les pages extraites des deux journaux intimes des frères Schiller et télescope les temporalités, non sans susciter effroi et interrogation. Au coeur de cette investigation familiale censée éclairer le destin d'un père, scientifique émérite ayant travaillé à l'entreprise d'extermination nazie mais aussi libéré un pays de la domination coloniale française, se trouve l'expérience traumatique de la Shoah dont l'auteur, sous l'égide de Primo Lévi, affirme de nouveau le caractère irréversiblement inhumain. Sommes-nous responsables des crimes et des erreurs commis par nos pères ? Non mais nous nous devons encore à la mémoire de ceux qui furent victimes d'un génocide qui continue d'affecter l'humanité toute entière. Au-delà de la portée métaphysique de ce crime inexpugnable se profile une approche historique des mouvements de rébellion nationalistes ayant succédé au nazisme. Boualem Sansal met ainsi en évidence le fait que le fascisme nazi-stalinien s'est perpétué en un faisceau de mouvements nationalistes épars luttant pour leur indépendance nationale ou, depuis les années 80, en une Internationale fascislamiste gangrenant les cités populaires occidentales laissées à l'abandon par une République confondant trop souvent repentance et devoir de mémoire, expiation et justice. En matière commémorative, n'en déplaise à nos élites, nous assistons d'ailleurs aussi à une véritable montée aux extrêmes.
Si la rationalisation économique des moyens de production et des échanges placée sous l'emprise totalitaire de la technique et de la marchandise est la continuation de la planification par les nazis de la gestion concentrée du Lager, si la ghettoïsation de quartiers populaires de plus en plus asservis à la loi du talion des islamistes prêchant dans le désert laissé vacant par la virtualité des moyens de communication modernes n'est pas sans rappeler la stigmatisation du juif, du tzigane, de l'homosexuel ou plus simplement aujourd'hui de l'artiste, alors, amis lecteurs, plongez dans le journal des frères Schiller et ne restez plus indifférents au monde qui vous entoure !
Olivier Rachet
2007, le narrateur se rend en compagnie de son père, commandant au deuxième régiment de commandement et de soutien, sur les lieux du crime, en Bosnie-Herzégovine. Là où mue par ce que Kant appelle une Idée régulatrice, idée morale relevant exclusiment de la Raison et qu'aucune expérience ne vient contredire, l'Europe bien-pensante, sous l'égide de l'ONU, laissa se dérouler sur son continent l'un des derniers génocides du vingtième siècle.
Face à des généraux serbes pour lesquels la partition de l'ex-Yougoslavie constitua une véritable aubaine d'asseoir leur puissance militaire et d'exercer l'art séculaire de la guerre, les Casques Bleus brillent par leur ridicule et leur puissance moralisante. Ce n'est pas d'impuissance de l'ONU dont il nous faut parler face à une tragédie sanglante mais bel et bien de la puissance moralisatrice d'une opinion publique mondiale régie par des idéaux grotesques tels que le maintien de la paix ou le soutien apportés aux déplacés. David di Nota revient avec force sur la prise d'otages par le général Mladic d'une centaine de casques Bleus censée prévenir les frappes de l'OTAN, acte militaire grâce auquel le génocide de milliers de musulmans bosniaques put avoir lieu.
Oui, l'histoire est une comédie pleine de bruit et de fureur mais après le fascisme nazi-stalinien, il était grand temps de fustiger la pensée totalitaire qui hante depuis la chute du mur de Berlin les plus grandes chancelleries de ce monde : celle qui sous couvert de protéger les faibles autorise les plus forts à perpétrer, sous nos yeux aveuglés, les pires massacres. La question n'était pas de savoir s'il fallait risquer sa vie pour sauver la Bosnie mais pourquoi la France a-t-elle imposé, à l'époque, un embargo sur les armes qui lui déniait le droit à l'autodéfense.
« Je ne vois pas ce qu'il y a de fascinant dans le Mal, c'est plutôt le Bien qui est effrayant. Nettoyer un village en crucifiant tout ce qui bouge peut choquer la raison, mais ce qui dépasse l'entendement, c'est l'ingénuité avec laquelle nous avons redécouvert cette vérité de base. S'il s'agit d'une ingénuité feinte, alors notre perversité n'est pas moindre que celle de Mladic, mais si elle est réelle, alors notre inculture face à la guerre est devenue proprement abyssale. »
Olivier Rachet
Une vie divine.
C'est à un festin spirituel et sensoriel que nous convie Pierre Guyotat dans un récit de formation qui débute avec l'Armistice de 1940 et se clôt sur la chute de Diên Biên Phu et le commencement de la guerre d'Algérie qui sera la matrice des premiers romans de l'auteur. Hommage est rendu tout d'abord aux figures familiales héroïques : à la mère venue de Pologne, au père médecin dévoué, à l'oncle Hubert ou à la tante Suzanne, tous deux résistants, tous deux déportés. Hommage est rendu aux maîtres, à ceux et celles qui ont permis à l'enfant de se confronter à l'Histoire Sainte mais aussi à l'histoire des civilisations gréco-romaine et hébraïque. Au-delà de l'édification morale qui caractérise tout récit d'apprentissage, Formation est le chant d'une âme qui très tôt s'affranchit des contingences matérielles et historiques afin d'accomplir sa destinée spirituelle dans un monde ayant voué aux gémonies le divin et dans lequel les hommes déjà ont commencé à déserter leur origine - la société s'étant substituée aux règnes de la nature et de l'esprit. Or, Guyotat rejette en règle toute assignation sociale ou familiale, et revendique le droit de vivre comme les dieux, près des dieux et des animaux, aimant les faibles et les esclaves, les humiliés et les parasites. Au coeur de ces années de formation où l'on apprend à tourner sept fois sa langue dans sa bouche afin de mieux gagner la guerre du goût, une érotique se greffe sur une morale défendant pour toute âme un droit divin à l'imperfection. Là où les puissants se fourvoient dans la terreur de leur radicalité, le poète s'élève, par la pratique de son art, au-dessus des charniers. Bienvenu alors, silence du monde des ombres !
Olivier Rachet
Des Papous dans la tête » est une émission radiophonique créée il y a plus de 20 ans par Bertrand Jérôme et Françoise Treussard, sur France Culture. Chaque semaine, elle réunit de façon aléatoire des écrivains, comédiens, professeurs, peintres, journalistes, voire une cantatrice, afin qu’ils s’adonnent pendant plus d’une heure à des jeux littéraires sous (hautes) contraintes, dans l’esprit de l’Oulipo (Raymond Queneau, Georges Perec…).
Chaque jeu est autant d’occasion de manier contrepets, calembours, lipogrammes et autres assonances saugrenues, sans jamais se départir d’une pertinence certaine, le tout enrobé de poésie.
Par cette présente anthologie, Le Dictionnaire des Papous dans la tête, ainsi que par leur émission hebdomadaire, Les Papous prouvent que le rire est une forme d’intelligence, et qu’il est bon de le cultiver.
Ou ce qu'il en coûte aux mortels d'oublier le divin.
Réjouissons-nous au lieu de nous en attrister : la guerre est permanente et en plus, elle est divine, spirituelle par essence. Tout combat est un combat de l'homme contre des forces qui le dépassent et le confrontent à sa finitude qu'il ne veut plus voir désormais, halluciné qu’il est par la croyance dépressive en sa propre image, par une foi aveugle dans les apparences et la certitude que la mort l’épargnera désormais. Or les apparences sont spectrales et devraient nous inciter à percevoir le réel avec nos sens plutôt qu'avec notre désir ou notre volonté de domination. À la volonté de puissance s'opposerait dès lors la puissance de la volonté de ceux qui osent encore se confronter au divin au lieu de le nier ou de vouloir s'y soustraire.
Ulysse tout d'abord, pourchassé d'île en île par Poséidon, affrontant les prétendants, c'est-à-dire ceux qui ont voulu usurper son nom même, en devenant époux de Pénélope. À Ulysse s'oppose le roi Penthée, déchiqueté par les ménades, parmi lesquelles figure Agavé, sa propre fille - démembré pour avoir douté de la divinité même de Dionysos. La leçon des Grecs est terrible : les hommes sont mus par des forces qu'ils ne contrôlent pas mais qu'ils croient pouvoir dominer. Telle est l'erreur fondamentale de notre époque progressiste, c'est-à-dire sous l'emprise de la métaphysique et du rationalisme le plus barbare.
Quasi-contemporains des tragiques grecs et du divin aède, Homère, les grands penseurs chinois dont Sun Zi ont eux aussi conçu la dépendance humaine par rapport à un monde soumis à des changements permanents et incontrôlables si ce n'est en s'adaptant à la mutation même, en perpétuant la guerre que Sollers définit alors, pastichant Clausewitz, comme la continuation de la nature par d'autres moyens.
Ce qu'il en coûte aux hommes d'oublier le divin ? L'éclairage apporté par Sollers se clôt sur la figure de Joseph de Maistre fustigeant le nihilisme protestant et sa soif de négation à laquelle s'oppose le baroque de la Contre-Réforme, ce dernier cherchant à affirmer la suprématie du divin sur fond de vide/plein créateur.
Réjouissons-nous, cette admirable leçon de spiritualité appliquée nous y invite tandis que continuent à se fourvoyer les illettrés puissants de ce monde, perpétuant de leur côté un état de guerre prosaïquement mortel. La guerre est éternelle, les sexes le savent et l'esprit seul peut l'affronter.
Olivier Rachet
L'expérience matricielle des limites.
Elle est écrivain, a suivi son mari à Vancouver puis à Sydney, en Australie. Réfugiée, avec ses deux enfants et son époux, dans les Blue Mountains, dix ans après la mort subite de leur fils de quatre ans et demie, Tom, elle entreprend de se souvenir de cet impossible deuil. Aux notations concernant les zones sismiques d'une mémoire ravagée par la douleur et la culpabilité succède l'évocation de paysages mentaux du bout du monde : presqu'île australienne qui se détache tel un bloc de mémoire du continent antarctique, île déserte de Tasmanie couverte d'une forêt discontinue de pluie, désert rouge et blanc d'une chambre obscure enregistrant le cri de douleur indicible d'une mère ayant perdu son enfant.
Le pathos n'est pourtant pas de mise puisqu'il s'agit avant toute chose pour la narratrice d'explorer une béance, d'instiller le doute sur l'artifice d'une cicatrisation ne faisant qu'occulter le néant même de la béatitude humaniste avec laquelle nous envisageons la possibilité même de la mort. Tom est mort et la simplicité de l'énoncé ouvre les portes de l'horreur la plus extrême. Avec ce roman quasi policier explorant les eaux troubles de la conscience féminine, Marie Darrieussecq repousse un peu plus encore les limites de l'écriture de l'impossible. Aux grandes femmes, la matrie rancunière?
Olivier Rachet
« Au terroriste Oreste ».
« Le français, plus que jamais, me brûle les doigts. J'ai toujours pensé en musique. Puis je frappe ! »
C'est à un essai coup de poing que nous convie Thomas A. Ravier dans une œuvre réglant son compte aux clichés les plus poussiéreux et éculés relatifs au style et à la personne de Marcel Proust, homosexuel renfermé et somme tout si peu héroïque, français ? Face à l'image d'un être sans souffle, reclus dans sa chambre, à la recherche languissante du temps perdu, Ravier oppose l'éclat d'une écriture jaillissant dans le Temps et s'affranchissant des contraintes sociales aussi bien que morales. Ecriture du corps en liberté, insoucieux des conseils que lui donnent les familles, les salons, insoumis, déjà toujours en quête du souffle rebelle de ses phrases dont ces jeunes filles en fleurs seraient la plus juste des métaphores. Aussi la Recherche ne se limite pas au pseudo roman familial du baiser de la mère trempé dans la tasse amère du thé du souvenir, elle s'apparente bien plutôt à un roman d'espionnage du double mensonge social et sexuel qui voit le narrateur épier au début de Sodome et Gomorrhe le jeu de séduction florale de Jupien et Charlus ou tout autre scène transgressive dont le roman fourmille. Face à l'image stéréotypée - mais toute image ne l'est-elle pas ? - d'un écrivain déjà maudit obsédé par l'amour maternel, Ravier oppose la liberté créatrice et donc matricide, de celui qui a traversé l'enfer du désir, c'est-à-dire de l'attente et de la réclusion perpétuelle du désir même, pour accueillir dans ses volutes syntaxiques le cœur même de l'amour assassiné, le miracle de la mère devenue fille de son propre enfant. A l'instar de Joyce ou de Rimbaud, de Baudelaire ou de Céline, la grandeur de Proust réside dans le duel glorieux mené avec le texte biblique lui-même. C'est en privilégiant une écriture joyeuse de la sensation que l'auteur s'incarne christiquement en son texte pour revivre ad vitam aeternam dans le Temps. Retrouvailles ? Variations musicales éternelles. Proust ou l'orgue du Temps, les grandes eaux de la sensation. Vous riez ? Fermez donc les yeux et écoutez respirer les phrases !
Olivier Rachet
De la musique, avant toute guerre !
Epreuves, brouillons, carnets préparatoires. Admirable esquisse de Féerie pour une autre fois, Maudits soupirs pour une autre fois que la collection L'Imaginaire réédite avec bonheur, voit Céline, du fond de sa prison danoise, mettre en branle ses souvenirs de la seconde guerre mondiale. Effroyable machine à retourner le temps, à le distendre, le tordre, lui faire subir la pression d'une énonciation toujours aux abois, l'écriture célinienne est un éclat de rire permanent et un cri qui affrontent le choc des événements. Le roman en gestation constitue le récit d'un double péril. Péril lié au bombardement du quartier de Montmartre que le narrateur décrit en un rythme apocalyptique. Péril relatif à l'œuvre elle-même dont l'auteur pourrait être à plusieurs reprises dépossédé, oubliant le sac dans lequel ses ouvrages sont conservés ou le protégeant du rapt organisé par la furie de son voisinage. Maudits soupirs est tout empli du bruit des bombardements et de la fureur qui s'empare des propres amis du narrateur. L'ouvrage, qui abonde en portraits d'êtres côtoyés par Céline dans le quartier populaire de Montmartre, constitue un éloge paradoxal de l'amitié, toute pétrie des vices et des intérêts les plus sordides : « Comme ça c'est les potes, les meilleurs, voyeurs compagnie, sadiques cochons lâches, qu'ils veulent vous voir en morceaux, dépecés, lynchés crucifiques... après qu'ils nous recousent et qu'ils pleurent. Ah ! Je les connais bien. Je les aime bien c'est entendu, mais je les connais alors ! ».
Olivier Rachet
Chaos perpétuel.
En toute simplicité, Jean Claude Pirotte imagine les carnets intimes d'un prisonnier kurde, dans une prison irakienne. Ici, maintenant. Les témoignages des tortures et des humiliations subies s'accompagnent d'une révélation paradoxale puisque le narrateur découvre, en déshérence, les germes de sa liberté spirituelle et les secousses d'une mémoire sensorielle d'une incroyable vivacité. Là où les bourreaux restent prisonniers de leurs peurs enfantines et de leurs fantasmes culpabilisateurs, le narrateur savoure, lui, les délices dans lesquels son esprit le plonge. Cette liberté conquise sur les criminels le conduit alors sur les chemins sinueux de la foi. A quoi bon des dieux en temps de détresse? « Il n'y a de Dieu que celui qui réconcilie les hommes avec eux mêmes. » « En Dieu se confondent le bien et le mal (...) et si Dieu se révèle à nous, c'est en nous aveuglant. » Dès lors, l'incarcération débouche sur un sentiment inaliénable de lucidité victorieuse. Conscience politique ? Affront contre lequel les bourreaux ne peuvent rien, la parole constituant la plus impérissable des résistances.
Olivier Rachet
Lumière !
À l'instar de Michel Tremblay dans Vues animées, Le Clézio nous livre dans ce roman ses souvenirs cinématographiques. Ballades vagabondes mêlant portraits et récits de films, intermèdes nostalgiques et analytiques, ces textes parfois décousus sont un hommage rendu au septième art. L'auteur devient beaucoup plus convaincant lorsqu'il situe le cinéma sur un plan politique. La critique à peine voilée de l'industrie hollywoodienne s'accompagne alors d'une réhabilitation du cinéma bollywoodien mais surtout du cinéma japonais de l'après seconde guerre mondiale dont l'universalité séduit tout autant que son ancrage dans une temporalité de la désolation. Car le septième art constitue une figure toujours intacte de la résistance et de la liberté même de penser. Qu'il s'agisse d'évoquer Mizoguchi, Ozu, Pasolini, Jean Vigo ou le jeune cinéma coréen, Le Clézio a le mérite de remettre en mouvement un art dont l'ambition n'est autre que métaphysique : révéler l'être enfoui derrière les apparences spectrales du réel, comme le rappellent ces mots de Parménide, placés en exergue de l'ouvrage : « Claire dans la nuit, autour de la terre errante, sa lumière vient d'ailleurs ».
Le cinéma n'est-il pas aussi la preuve, la trace invisible, que la vie ne suffit pas ?
Olivier Rachet
Éloge de la pataphysique.
Le néo gâtisme gélatineux est un savoureux concept burlesque forgé par Daniel Accursi pour décrire la pensée conformiste décervelée soumise aux lois de la Phynance mondiale et au recyclage des clichés les plus éculés et les plus rétrogrades. Pensée réactionnaire et policière tout autant fascinée par la pulsion de mort d'un troisième âge planétaire néo-conservateur qu'enivrée par une volonté de puissance toujours plus infantile et débilitante qui s'amollit dans la transparence gélatineuse de ses propres désirs individualistes. Le NÉOGATEUX est une « espèce d'Ubu sacrificateur et purificateur. Mélange d'esprit sénile acariâtre et d'avidité juvénile. » A ce désastre écervelé, Accursi oppose, en un rire destructeur et salvateur à la fois, le cri de révolte d'une Pataphysique en éternelle ébullition. Forgée en son temps par Alfred Jarry, la Pataphysique, mère nourrice du dadaïsme, en appelle encore et toujours à un dépassement de la métaphysique, néo-conservatisme galopant du triomphe de l'être sur le Rien, à l'origine de toutes choses. A l'heure où l'on assiste, spectateurs hébétés de nos vies dépossédées, aux règnes bellicistes des êtres suprêmes les plus archaïques (Dieu, la Nation, l'Identité, l'Ordre et la Police), il est bon de crier Merdre et d'opposer à l'esprit de sérieux mortifère les salves d'un rire inépuisable et salutaire : celui de la création littéraire et de l'imagination libre. Bougre de merdre, enfourchez vos plumes de paon!
Olivier Rachet
Au cœur des ténèbres, la lumière marocaine.
La narratrice de ce récit est une vieille femme, Fdéla, née avec le siècle au Maroc et parcourue, au terme de sa vie, au sommet d'une des montagnes enneigée de l'Atlas, où elle raconte à Dieu, libérée enfin de ses souffrances, les étapes ayant jalonné son existence. Enfant illégitime, elle est recueillie, après que sa mère fut lapidée par des hommes sans visage, par celle qu'elle appelle Ma Zahra, qui la vendra à Marrakech à Hadj Belghisse, lequel revendra à son tour la jeune enfant à sa tante Hajja Tamo. Esclave des maîtres dont la corruption grandit au fur et à mesure que les colons s'installlent ; à deux reprises, Fdéla se révoltera pour s'affranchir de sa misère. Le récit se clôt sur les émeutes de Fès en 1990. Entre-temps, le lecteur découvre des figures aussi chatoyantes que Selim, le fils de Hadj Belghisse qui proposera à la jeune fille de fuguer, Bidaq le gardien de la Ménara qui collectionne dans sa baraque les cartes postales que ses amis partis en Europe lui envoient, Marlene Dietrich ou Hadj Thami, jeune aveugle de la Koutoubia le nez toujours face aux ténèbres.
Le roman est un va et vient permanent entre les souvenirs de Fdéla et le
temps alangui de la vieillesse. Il constitue un témoignage souvent bouleversant sur l'éternel retour de la misère dans un pays dont on a aussi bien exploité les hommes - ces indigènes ayant combattu à deux reprises les allemands, au côté des soldats français - que les richesses. Il est aussi une méditation sur l'éternel retour du diabolique, qu'incarnent sans doute ces « hommes sans visage » que la narratrice évoque de façon énigmatique dans les premières pages du livre. Colons d'hier, commerçants véreux de jadis, entrepreneurs d'aujourd'hui. Le lecteur se demande qui donc a intérêt à ne pas connaître la richesse de ce qu'il pille. La réponse résiderait alors étrangement dans la présence du père Cyprien, personnage secondaire, qui accueillera un temps Fdéla. Parti de France afin de civiliser des barbares, il se convertira à la langue et à la culture des opprimés.
Olivier Rachet
Mohamed ou l’optimisme.
« C’était mon tour. » Dès les premières lignes de ce récit tout voltairien, le lecteur est convié à jeter un regard critique sur les us et coutumes algériennes, en commençant par l’initiation suprême que représente la circoncision. Or, ce que le narrateur en retint est le défilé incessant des voisins et autres parents venus rendre visite au sacrifié, telle cette jeune fille dont il aurait pu tomber amoureux mais qui, en soutenant son regard, frustrera en lui tout désir. L’histoire peut alors commencer. Le narrateur nous raconte ses errances, ses masturbations et son exil, intérieur avant d’être finalement migration volontaire. Enrôlé de force dans une société corrompue et vindicative dont il ne comprend ni les enjeux ni la logique, Mohamed sera relégué dans un asile psychiatrique d’où il finira par s’évader avant de quitter Skikda, en compagnie de son ami homosexuel Mustapha, pour rejoindre Constantine et Alger la blanche.
Le conte cruel de Karim Sarroub se clôt dans les ruelles de Marseille puis à Nancy, où une lettre de l’alphabet finira par hanter l’esprit de notre Candide musulman, malgré lui. Les hommes normaux n’existent guère, ni ici ni ailleurs. L’ironie reste toujours, de loin, l’arme la plus efficace pour combattre les préjugés et l’hypocrisie religieuse, vous ne trouvez pas ?
Olivier Rachet
L’Apocalypse selon Guyotat
Pierre Guyotat est sans aucun doute le dernier de nos écrivains, le dernier des hommes à refuser le caractère normatif de sa langue qu’il embrase depuis ce chef-d’œuvre que restera Éden, éden, éden jusqu’à Progénitures écrit dans la langue des hors-la-loi.
Le sommeil profond dans lequel l’auteur fut plongé, et qui sert de trame à ce récit, est beaucoup moins le symptôme d’une âme dépressive en lutte avec les démons de l’Histoire coloniale ou ceux, tout aussi malfaisants de la petite histoire familiale, que l’image inversée du coma dans lequel est plongé, asservissement volontaire devenu universel et globalisé, le commun des mortels.
Guyotat, le poète, rejette sa langue, maternelle et nationale ; rejette en lui l’homme pour se voir « comme nous voient les animaux », « ressentir le monde comme le ressentent l’acarien du tapis, le crabe ou la baleine ». Malheur de l’homme qui se croit encore un homme « dans un monde minéral, végétal, animal, divin ».
Dans ce récit éblouissant et cathartique, l’auteur nous offre la plus belle des transsubstantiations : celle qui commue la langue en Verbe. Aux confins de la prière et de la révolte sourde, Coma demeurera le chant désespéré de la laideur du monde.
Face à des êtres de plus en plus hantés par leur moi et prisonniers narcissico-dépressifs de leur propre image, Guyotat affirme ici merveilleux, hiératique, que le Verbe ou l’Image peuvent encore nous sauver. Viendra le temps de la Résurrection… Pauvres mortels…
Olivier Rachet
La Passion selon Bresson
Anne Wiazemsky revient, dans ce roman autobiographique, sur sa rencontre avec le cinéaste Robert Bresson et sur le tournage du film Au hasard Balthazar, pendant l’été 1965. Après avoir obtenu l’accord de son grand-père, François Mauriac, qui lui avouera son regret de ne pas faire lui-même de cinéma, la jeune fille accepte de se soumettre aux exigences et aux rituels profanes du metteur en scène.
Le tournage a lieu en banlieue parisienne, à Guyancourt. Anne partage avec le réalisateur l’étage d’une maison dans laquelle tous deux passeront l’été. Au cours de promenades nocturnes quotidiennes, Bresson, amoureux fou de son interprète, tentera à plusieurs reprises de l’embrasser. La jeune fille vient d’avoir ses dix-huit ans, le metteur en scène est un homme déjà vieillissant.
Jeune fille est beaucoup moins le récit de la genèse d’un film que celui originel d’un amour à la fois courtois, platonique et d’une sensualité pure, car Bresson est le cinéaste de l’incarnation. Au commencement, toujours est la voix, la chair même de l’âme, le mystère incarné de l’être. Anne Wiazemsky rend hommage, de façon troublante et essentielle, au génie d’un homme qui « ressemblait à un chevalier » et qui lança, par le biais de l’écriture cinématographique, un défi même à la Représentation. Alors que la jeune fille cèdera aux plaisirs furtifs et insouciants de l’adolescence, le vieil homme maintiendra intacte sa quête d’un amour synonyme de sacré, parfois aux confins du sadisme, dont ses chefs-d’œuvre témoignent encore… Dieu probablement ?
Olivier Rachet
Memento mori
Los Angeles, 2005/2006. Le journaliste Forger Backwright enquête sur les dernières années de Marilyn Monroe et notamment sur la relation passionnelle qu'elle entretint, deux années durant, avec son psychanalyste Ralph Greenson. La pièce maîtresse du jeu qui se tisse entre ces deux êtres sont les bandes sonores que l'actrice enregistre à la fin de sa vie afin de surseoir aux séances peu orthodoxes de celui qui l'accueillait au sein de sa propre famille, en pensant lui offrir le foyer de substitution auquel Marilyn n'avait cessé d'échapper.
Faire entendre la voix de celle dont le drame fut de ne pas avoir pu coïncider avec sa propre image relève ici d'une forme de salut, moins de la psychanalyse dont l'auteur nous rappelle à juste titre qu'elle est née avec le cinéma - chambre obscure où le médecin enregistre les images que le patient fait naître de sa propre parole - que du cinématographe lui-même, c'est-à-dire de l'écriture. Marilyn n'est pas seulement morte en suicidée du spectacle, son image répercutée aujourd'hui jusqu'à cette nouvelle forme de nausée qu'est devenu le mythe hollywoodien, va disparaître au profit d'une voix que l'écriture seule peut arriver à nous faire entendre : "Le jeu d'échecs me passionne parce qu'on ne sait qu'au dernier coup quelle partie se jouait.", "Ce n'était pas ma robe qui était une peau, mais ma peau qui était et reste un vêtement de chair, ma peau qui me sert à n'être pas nue". Marilyn dernières séances est le drame d'une icône dont les mots se sont perdus dans la réflection perpétuelle de son propre reflet. A l'ère du spectaculaire intégré, nous sommes tous cette femme fantômatique dont la vie ne fut qu'une longue suite de faux raccords. A son image, souviens-toi, lecteur, que le reflet de toi, dans le miroir ou dans le temps, va mourir mais que ta voix est immortelle.
Olivier Rachet
La littérature en acte
La narratrice de Rendez-vous rencontre l’un de ses admirateurs fervents, un acteur de théâtre qui pendant cinq ans lui exprime son admiration, par personnes interposées. De ces rendez-vous naîtra une lecture publique où les deux protagonistes mettront à nu leur intimité. L’acteur quittera sa femme. La narratrice ne rencontrera plus que par intermittences cet homme qui, en dépit de sa fascination, n’aura de cesse de la fuir.
Alors que l’homme dérive vers un monde indécis de faux-semblants – paradoxe incessant du comédien à l’ère de la société du spectral – la narratrice explore le continent des sentiments, parcourt la carte du cœur et navigue solitaire dans les eaux troubles du Tendre. Au cœur de cette expérience qui prend la forme d’une quête réconciliatrice de la vie et de l’écriture, Christine Angot acquiert la certitude que la littérature peut nous sauver de nos déboires sentimentaux et de nos ruses narcissiques. L’inflation du moi n’est ici qu’un leurre. L’écriture aide au contraire à rendre les armes, à se dessaisir de son moi, à transformer in fine les sentiments en actes. Grandissime !
Olivier Rachet
Le roman était presque parfait
Le titre même du roman de Jonathan Littell, au-delà de la référence aux déesses de la vengeance mises en scène par Eschyle, invite d'emblée à une lecture compatissante et empathique. Le lecteur est convié à se plonger, frère oh combien humain, dans les abîmes d'un processus d'extermination que nul ne semblait contrôler. Dès le Prologue, le narrateur nous prépare, à travers les Mémoires fictives d'un criminel nazi, à entrer dans le vertige des infinies possibilités de l'inhumain. Le conditionnement est de mise, la discipline de lecture qui nous est infligée sévère.
Les trois cents premières pages, admirablement bien documentées, relèvent du parcours initiatique. Nous nous retrouvons en Ukraine, sur le front-est, au cœur des massacres perpétrés, dès 1940, par les soldats de la Grande Action. Le lecteur s'embourbe alors à l'image des SS eux-mêmes. La patience est de rigueur dans ces descriptions de paysages dévastés et croulant sous la neige. L'épreuve n'en finit pas, il nous faut expier les crimes de masse : l'Holocauste sera à ce prix. L'historien sera contenté, le lecteur s'y perd mais persiste. Les titres des différents chapitres nous le suggèrent inlassablement : "Allemandes", "Menuet", "Rondeaux"... la vraie guerre est ailleurs, la gigue de l'Histoire finira par nous emporter pour laisser place au ressassement intérieur du narrateur traqué par les déesses vengeresses qui finalement n'auront peut-être pas raison de lui.
Après une blessure à la tête, le héros Max Aue se rendra à Berlin où il se verra confier par Himmler la tâche de se rendre au camp de concentration d'Auschwitz afin de rédiger un rapport sur les conditions de vie des prisonniers. Entre-temps, il se sera rendu à Antibes, rendre visite à sa mère et à son beau-père. Là se trouve le noyau focal du récit, le point de fuite vertigineux de ces Mémoires indigestes (en ce sens que le passé même est indigeste car il ne passe pas), dans une réécriture quasi policière de L'Orestie d'Eschyle. Jonathan Littell nous livre alors ses meilleures pages lorsqu'il imprime en nous la question lancinante de la possibilité du matricide.
Revenu à Berlin, peu à peu détruite pas des bombardements libérateurs et étouffants à la fois, le lecteur se réfugie avec le personnage dans les recoins les plus énigmatiques de l'humanité. Les Erynnies prennent alors la figure kafkaïenne de deux juges, Clemens et Weser, épris moins de vengeance que de vérité. Les tribunaux de la raison s'établissent, depuis Sophocle, sur les ruines de la barbarie. Or, nous dit le romancier, cette barbarie n'a jamais cessé d'être.
Les Bienveillantes retrouvent toujours les traces des criminels. Le roman devient alors un monument érigé en conscience face à l'abandon de l'être. A l'instar de ce père auquel le narrateur était confronté en Ukraine, Littell semble nous dire : "Je sais ce que vous faites ici (...). C'est une abomination. Je voulais simplement vous souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans, toutes les nuits, en hurlant."
Olivier Rachet
États-Unis, 1940. Alors que Franklin Delano Roosevelt brigue un troisième mandat, les élections présidentielles se jouent sur le terrain de la politique extérieure des États-Unis vis-à-vis de la montée en puissance des forces fascistes en Europe et en Asie. Mais c’est son adversaire Charles Lindbergh, aviateur célèbre aux liens controversés avec le régime nazi, qui sort vainqueur avec une nette avance. Commence alors une période trouble pour les Juifs d’Amérique, en particulier pour le jeune Philip Roth et sa famille au cœur du ghetto de Newark, New Jersey.
Ce roman de fiction permet à l’auteur, lui-même protagoniste, de revenir sur l’attitude des États-Unis et des Américains face à la guerre, de démystifier l’image éblouissante de « nation de la liberté ». Il explore ici les tentations isolationnistes mais surtout fascisantes d’un pays qui auraient pu, si elles avaient été assouvies, changer la donne de l’histoire, portées par des organisations ayant bel et bien existé, telles America First et le Bund Germano-Américain.
Mais il ne faut pas s’y tromper, le texte de Philip Roth va plus loin que n’irait une simple fiction historique. Nous y sommes plongés dans l’attente lourde, auréolée de peur et d’injustice, d’une communauté juive américaine confrontée au nouveau pouvoir de Lindbergh, telle que perçue, à l’image de l’Ami Retrouvé de Fred Uhlmann, par un jeune adolescent. La puissance de l’ouvrage est telle que le lecteur vit cette montée de l’angoisse issue de la fiction, tout en explorant une tentation fasciste américaine réelle. On apprécie le travail de documentation qui donne au Complot contre l’Amérique un indéniable réalisme.
Guillaume Pérache
Un nouveau récit sur Berlin
Une femme retrouve la mémoire en marchant dans les rues de Berlin durant l'été 2003 et retrouve en même temps sa mémoire personnelle d'une ville qui se transforme rapidement. Au fil des rues berlinoises et de leurs noms, inscrites dans le sol même de Berlin, réapparaissent les traces de plusieurs passés : le passé immédiat des chantiers de la nouvelle capitale et la désorientation, le trop-plein d'énergie de changement qui en découle ; tout comme le passé plus ancien, depuis le Mur et la chute du Mur jusqu'à l'Aufklärung, en passant par la figure lumineuse de Moses Mendelssohn.
Tout au long du récit, la narratrice cherche un sol sur lequel elle pourra se tenir pour dire quelque chose d'une ville en transformation. Une quête de repères nécessaire pour se trouver un équilibre dans une époque où tout change. Et la découverte dans ses pérégrinations que le sol en question, celui de Berlin, lui aussi, est mouvant.
L'auteur, Hélène Bezençon, est née en 1960 à Lausanne et vit à Berlin depuis 1993. Elle écrit des récits et du théâtre. Dans le domaine de la fiction son travail explore la mobilité du sujet et les manières dont un narrateur se déplace dans sa propre parole. Nouveau récit contemporain de qualité sur Berlin, son livre est une des très bonnes ventes de l'année 2005 chez Zadig.
Couverture © Rolf Blaser
Un auteur berlinois à redécouvrir ?
C'est à Berlin, pendant la guerre, dans un immeuble, n'importe lequel de ces immeubles berlinois où chacun tente de survivre, c'est-à-dire, selon les cas, de subsister, de se cacher, de s'enfuir, de tenir encore un peu, de tirer son épingle du jeu, de coopérer avec le pouvoir ou de s'opposer à lui. Les personnages du livre, qu'ils soient nazis, opposants ou neutres, sont seuls, toujours seuls parce que toujours en danger : faute de pouvoir parler aux autres, ils n'ont aucun moyen de valider leurs intuitions et sont condamnés à des initiatives isolées et par là même infructueuses.
Et c'est bien là le plus poignant : l'impossibilité de mettre en réseau les révoltes de chacun, de mettre en place une résistance collective. Leur enthousiasme et la recherche fragile d´une construction autour d´un idéal les ont précipités dans un chaos que beaucoup n´ont désormais plus les moyens de refuser. Alors, nous dit Fallada, puisqu'ils sont la seule manière de lutte, les sursauts individuels, même inefficaces, sont peut-être la seule manière d'humanité.
Autre versant, celui de la chute, du monumental Berlin Alexanderplatz d´Alfred Döblin, où l´on voyait l´accession irrésistible du pouvoir nazi, Seul dans Berlin raconte un Berlin populaire bien loin des clichés : réfractaire à l´autorité et si loin de la folie de ses dirigeants, un petit peuple se dessine au fil des pages, qui par delà l’amertume des illusions perdues, réhabilite la figure du résistant allemand et européen ordinaire.
Rabelais en banlieue
Un inspecteur des Renseignements Généraux, chargé par sa hiérarchie d’infiltrer un groupe de délinquants, endosse un survêtement, une paire de Nike et s’installe dans la cité des Arcs. Décidé à percer le mystère de ces jeunes oisifs constamment auréolés d’un nuage de fumée, il se lie d’amitié avec certains d’entre eux. Les rapports qu’il adresse régulièrement à sa hiérarchie prennent, au fil des jours et de l’absorption continue de haschich, une tonalité plus rieuse, presque magnanime à l’égard de ses nouveaux voisins, qui répondent à la stricte définition du délinquant -« tous les enfants ou adolescents vivant dans une cité en zone péri-urbaine, dont les ancêtres, originaires du continent africain, portaient un anneau dans le nez ou un turban sur la tête (surmontée d’une plume) ». La courbure de hanches et le troublant silence de Dulcinée, l’unique fille du groupe, auront définitivement raison de son professionnalisme, entérinant son « passage à l’ennemie ».
Dans ce texte vif, jubilatoire, Lydie Salvayre prend un malin plaisir à ridiculiser l’institution policière, l’obsession sécuritaire. En convertissant un inspecteur au mode de vie des prétendus « sauvageons », elle renverse habilement les rôles, et le danger change de camp. Son écriture, ironique et tranchante, fait merveille. Un éclat de rire rabelaisien parcourt le livre, réduisant l’ordre, la sécurité et la peur à de pitoyables pantalonnades.
Et Lydie Salvayre, d’un coup de semonce salvateur, fait brusquement sortir la littérature française de sa torpeur et de son désintérêt pour la chose sociale.
Pierre Ducrozet
L´année 2003, Eli S., fils de boucher d´Oran, parfait produit de l´intégration, est professeur de philosophie dans un établissement réputé difficile de Seine-Saint-Denis, où il enseigne les principes de la République à des jeunes qui n´y croient plus.
Le Contrat socialde Rousseau en filigrane, un constat s´établit : la société des jeunes d´aujourd´hui ne répond plus à ce contrat suranné de la participation au bien commun des valeurs civiques : les leurs sont agrégatives, se désolidarisent de celles du pays où ils vivent, et bouleversent par leur violence et leurs exclusions immédiates.
Une société qui se perd lentement, et une nouvelle terrible à admettre : l´intégration est un leurre qui n´a pas fonctionné. Le retour du religieux s´exprime dans un antisémitisme que la France n´a plus connu depuis la Libération.
Agressé et désigné dans la rue en tant que juif, Eli S. reçoit le choc de ces mots qui lui sont jetés sans regarder où ils tombent, cette parole banalisée insidieusement faisant s´écrouler une vie entière de construction. Mais la quête de la recette mystérieuse du berbouche, le surf à Biarritz, les cigares de marque et la vie paisible de Belleville au Café « Chez Maurice » où il recherche un coin de l´Algérie de ses parents, restent les refuges temporaires d´Eli S..
Ce roman alarmiste (par ailleurs quasi autobiographique) est aussi une prière à la vie, Lehaïm – À toutes les vies, quoi qu´il arrive. L´ombre des années noires, la violence dirigée et les alarmes de l´année 2003 retentissent d´autant plus fort qu´en France la question des synagogues ou cimetières profanés a pu ainsi faire banalement l’actualité.
De cette écriture de la vie nocturne à son arrivée dans la capitale, la narratrice confie ses errances dans ce qu’elle nomme le Milieu des Filles, dans ces discothèques où les rencontres sont vives et parfois sauvages. Ce roman de Nina Bouraoui est un baume sur les plaies d’un désir voué à la répétition et au malheur de tout amour.
« Il n’y a aucun malheur homosexuel, écrit-elle, il n’y a qu’un malheur amoureux. » Elle s´attache à la description intime de cette souffrance autant qu’à fixer des moments de pure euphorie, proche de l’expérience poétique d’un sujet littéralement en transe. « Nous avons toutes le même désir et je n’ai pas peur de cela. Je suis faite des filles de la nuit. Je suis faite de cette intelligence-là. Je suis faite de leur violence et de leur douceur. »
Un très beau livre d’amour, court et violent, où les corps se cherchent, où la solitude de chacun est comme qui dirait tragiquement palpable, où la voix de Nina Bouraoui nous touche encore cette fois par ses phrases courtes et si justes.
Commentaire de Nina Bouraoui :
« Dans ce roman, j´ai l´écriture de mon âge, celui que j´avais à cette époque, celui de mes vingt ans ; il parle de ce que peut être aussi pour une femme la souffrance d´en aimer une autre, tout en soutenant que cette souffrance n´était pour moi jamais intérieure. J´aime la beauté des femmes la sensualité et leur douceur, et surtout je n´en ai pas honte. La souffrance venait du monde des autres où je ne trouvais pas ma place. L´homosexualité n´est pas une alternative, c´est une autre forme d´amour qui n´est pas non plus une identité. […] Avoir choisi le métier d´écrire, c´est accepter de rester en des terres sauvages, et pour parler d´amour dans mes livres je suis obligée de parler des femmes. »
L´écriture mélancolique d´Arnaud Cathrine
Deux villes hantées par le souvenir et la perte, deux récits siamois. D'abord Berlin. Potsdamer Platz. Kaspar est comédien. Il s'adresse à Roman, son meilleur ami, qui a quitté Berlin après un violent conflit avec son père, lequel désapprouvait les choix artistiques de son fils. Portrait d'un Berlin déserté, un Berlin qui a mué, où Kaspar se sent étranger lui aussi, avec pour seule présence ce fantôme dont il voudrait se libérer. Et puis Philadelphie. L'Âge de raison. Andrew est un jeune garçon en rupture avec son environnement, du système universitaire jusqu'aux valeurs américaines incarnées par sa famille, ce bonheur obligatoire qui doit en passer par la réussite sociale. Que faire quand on n'est plus que de la colère, arme blanche et impuissante. Que faire, surtout, quand on n'a que la liberté de devenir soi-même mais que l'on se sent étranger chez soi.
Deux récits en miroir pour cet Exercices de deuil au pluriel. Un miroir déformant où se mirent l'étrangeté à soi-même, l'isolement dans la ville et son indifférence, les abris que l'on perd, ceux que l'on réinvente en attendant de savoir quoi faire de soi et quel chemin sera le nôtre. Deux récits qui s'exercent à l'idée de la perte et de l'abandon, avec cette idée que vivre seul, c'est s'entraîner à la mort.
Les voix de la Croyance
« Toutes choses sont muables et proches de l'incertain. » L'ultime vers d'une chronique rapportée revient comme une antienne dans ces trois récits ardents, cruels, excessifs, qui évoquent autour de l'An Mil les premières générations de bénédictins venus établir leurs monastères dans les îles et les marais de Vendée, sous la haute vigilance de Cluny, dans un temps où christianisme et paganisme sont étroitement imbriqués.
L'écriture de Pierre Michon se fait là plus dépouillée, mais combien puissante à faire monter en gloire le plaisir absolu de la chair, ou à précipiter dans une fureur désastreuse l'être qui tombe sous l'emprise du rien. Et dans les dernières pages du livre, lorsque la relique du Baptiste s'avère n'être qu'un faux, entre deux jurons ou quelques bégaiements, on croit entendre les abbés dire les versets de l'Ecclésiaste où il est question de paroles et de vent…
Une femme sans nom et comme dépossédée des choses arrive avec ses deux petits garçons dans une ville située au bord de la mer. Autant pour fuir la misère et les règles du jeu social dont elle souffre que pour offrir à ses enfants un peu de bonheur, la promesse d'un ailleurs enfin tangible. Le « je » que le lecteur entendra ici n'est pas à proprement parler celui d'une « bonne mère », selon le sens commun et ce qu'il implique en termes de responsabilité familiale. Il est celui d'une femme à la dérive, dans les marges du social, qui dit l'absolu de l'amour maternel et ses déclinaisons au-delà de la raison. Le désir contre la société, jusqu'au drame ? Peut-être. Une histoire toute simple, un récit très fort.
Déporté à Buchenwald, Jorge Semprun est libéré par les troupes américaines de Patton le 11 avril 1945. L´étudiant du lycée Henri IV, le lauréat du concours général de philosophie, le jeune poète qui connaît déjà tous les intellectuels parisiens découvre à Buchenwald ce qui n´est pas donné à ceux qui n´ont pas connu les camps : vivre sa mort. Un temps, il va croire qu´on peut exorciser la mort par l´écriture. Mais écrire renvoie à la mort, et pour s´arracher à ce cercle vicieux, il sera aidé par une femme, bien sûr, et aussi par l´existence d´un objet très prosaïque : le parapluie de Bakounine, conservé à Locarno. Dans ce tourbillon de la mémoire, mille scènes, mille histoires rendent ce livre sur la mort extrêmement vivant.
Jorge Semprun aurait pu se contenter d´écrire des souvenirs ou un document. Mais il a composé une œuvre d´art où l´on n´oublie jamais Weimar, la petite ville de Goethe, à quelques pas de Buchenwald, la poésie et la force des mots et de tous ces symboles, en voisinage avec le silence de la mort, et tout ce qui aide ces êtres encore en vie à tenir comme tel le plus longtemps possible.
Dans ce train qui revient de Berlin au lendemain de cette folle période de la chute du mur, un homme et une femme se rencontrent. Immédiatement, la fusion de leurs désirs communs les fait emménager ensemble, avoir un enfant, et les transporte vers la construction de leur histoire, de cette première personne du pluriel qui prend la place du « je » individuel.
Mais jusqu´où peut- on réellement renoncer à son individualité et à une certaine forme de liberté, celle qu´on a toujours connue finalement ?
Ce récit aux voix multiples, où le chœur des hommes et des femmes qui fréquentent ce couple ensemble ou individuellement, montre à quel point la variation d´une même œuvre peut-être complexe et déborder les sentiments et leurs apparences. Et cette œuvre d´art la plus communément partagée, ce Nous, c´est tout simplement la relation d´un homme et d´un femme qui s´aiment.
Un puzzle de 477 fragments agencés de manière tout à fait magnétique, qui interrogent le rapport de la fable et de la vérité, de la fiction et du mensonge, de la « réserve » et de la « franchise », à travers un mélange de citations, de notations autobiographiques et de confessions intimes de l´auteur elle-même, suffisamment fortes pour être complètement fausses… ou bien très vraies !
Sous réserve est une brillante et capiteuse théorie-fiction, où l’Idée ne l’emporte heureusement pas sur le sentiment pour tenter de procéder à l’élucidation de Soi par l’exploration des crises de la parole. Un livre très original, très monté pour le dire comme au cinéma, à lire très doucement pour s’imprégner de son climat subtilement romantique. Un livre à lire… sans réserve.
Vous ne répondrez plus au téléphone...
Elle, c´était Andrée, lui, c´était Stéphane.
Elle était belle et innocente, et lui, il était petit et myope. Il était menteur, arrogant, violent, amoral et volage. Et bien sûr, quand elle l´a vu, elle est tombée amoureuse de lui : l´ange et le démon réunis en pleine guerre parce que Cupidon ne connaît pas la paix. Ils se sont aimés dans la clameur des cannons, dans le creuset des amitiés immuables et de la fidélité qui est en ces temps là une vraie richesse, et lui qui avait fait de l´argent avec le beurre du marché noir, il fit fortune avec l´argent du beurre.
Mais comme pour lui trop ce n´était pas assez, un jour il a tout perdu. Il fallait tout recommencer. Le pouvait-il ? « Qui vivra verra », disait-il, c´était bien sûr une petit philosophie, cependant lui-même était un petit homme qui aimait une femme plus grande que lui. Lisez leur histoire, elle commence en 1942 en Ardèche.
Né en 1950, Richard Morgiève est l´un des auteurs les plus brillants de sa génération.
C´est l´histoire toute simple d´un homme qui fait le manœuvre dans des petits ateliers de mécanique. Félix tente d´expliquer en phrases saines et drues son désarroi d´être incompris et de mal comprendre. Que ce soit dans ses discussions avec ses patrons, avec les cousins ou avec sa femme, Paulette, il souffre toujours de savoir mal s´exprimer. Il lui arrive même d´entre en conflit, dans l´esprit de sa femme, avec de superbes mots de roman-feuilleton, et de perdre la bataille.
Alors tombent les coups, au bout du désespoir. Tout comme on est contraint de faire la révolution lorsque les mots, les échanges et finalement l´existence ont perdu tout leur sens profond pour sombrer dans la vulgarité des idées trop couramment reçues et trop rarement ressenties.
Le livre qui divise
Deux demi-frères, Michel et Bruno. Nés dans les années cinquante, ils ont été très tôt séparés de leurs parents et élevés dans des conditions différentes. Leurs chemins ne se croiseront pas, si ce n'est dans l'échec qu'ils connaîtront malgré une réussite professionnelle indiscutable. Michel se jettera à corps perdu dans des recherches scientifiques menant à la disparition de l'humanité. Bruno accumulera les conquêtes sexuelles sans réelle satisfaction.
Ni l'un ni l'autre des héros de ce livre à la croisée de la critique sociale, du roman psychologique et du roman d'anticipation, ne parviendra à communiquer avec ses semblables. Représentant de la nouvelle génération d'auteurs français, Michel Houellebecq signe un roman très controversé à sa sortie, qui remet en cause les valeurs de Mai 68.
Ce sont des choses qui arrivent...
« Ce sont des choses qui arrivent ». Toutes les vies en sont remplies de ces petites réflexions. De celle de Grégoire Bouillier, on apprend dans son premier roman que sa maman était suicidaire, que sa nourrice n’avait pas été tendre avec lui, qu’un jour il avait été fasciné par la vision involontaire de la toilette intime de la mère d’un ami, bref, qu’il lui est arrivé des choses. Comme à nous tous.
La confession de celui qui déclare avoir « vécu une enfance heureuse », avant de ressentir « l’habitude du désenchantement », tient dans ce déshabillage progressif des fils secrets qui lient entre eux les événements de l’existence, où la réappropriation des souvenirs de l´enfance éclaircit la lecture de sa vie d´adulte.
Ce premier roman est finalement un récit de vie, il en extrait quelques mystères avec une certaine lucidité et beaucoup d´humour, on s´amuse et on s´accorde avec cet homme qui fait la découverte de sa propre mythologie. Pour un premier livre, rédigé avec la sobriété des esprits fins, Rapport sur moi est un coup de maître. Une pièce de langage qui ne se prend jamais au sérieux, et qui se prendrait même plutôt à la légère pour dire des choses de la vie qu’on pourra aussi trouver très graves.
Grégoire Bouillier a quarante ans, il vit et travaille à Paris, et a publié quelques textes dans les revues L’Infini et NRV. Rapport sur moi est son premier roman.
Commentaire de Grégoire Bouillier sur Rapport sur moi:
« Tout le monde vit certaines choses, mais qu’ont-elles à nous raconter ? Pourquoi vit-on ceci plutôt que cela ? A quoi tient finalement le déroulement de nos existences et jusqu´où sommes-nous concernés par ce qui nous arrive? C´est pour répondre à ces questions que j'ai écrit Rapport sur moi: à travers ma propre expérience, j'avais envie que ce soit pour une fois la vie qui parle, plutôt que de plaquer un discours sur elle. Rapport, cela veut dire « action de raconter ce que l'on a vu, ce que l'on a entendu » et j'ai simplement essayé de restituer le plus honnêtement possible ce que j'avais vu et entendu, sans tricher ni poser, avec l'idée que la littérature pouvait advenir de ce refus de faire littéraire.
Il ne s'agissait pas de parler de moi, ni de ma famille ou de mes amours, mais à partir de tout cela de découvrir le mouvement même de l'existence : comment elle se déroule sous le signe du langage, par exemple, ou encore que tout ce que la société sépare lorsqu'elle oppose l'enfance à l'âge adulte, le passé au présent, la famille à la société, la joie à la peine, l'amour au sexe, etc. ne tient pas la route si l'on y regarde de plus près. Tout ce qui nous arrive, nous arrivons aussi avec, voilà ce que raconte mon livre. Pour moi, il dit que chacun peut faire un usage de son existence et se la réapproprier ; car il s'agit de nos vies tout de même. »
Le Pennequin monologue
Avec Mon binôme, Pennequin donne un livre comme on n'en avait pas été content depuis longtemps, bon à lire, bon à rire et à pleurer, un livre à engueuler, à embrasser, un livre à fredonner :
"Je ne suis pas Cadet Rousselle, dixit le colonel, tu n'es plus chez maman, dixit mon adjudant, va donc prendre un peu l'air, dixit les militaires, cesse donc les bouffonneries, signé tous les maris, arrête d'être ton larbin, signé tous mes copains, et puis essuie tes larmes, signé la femme à barbe, fais tes adieux par fax, signé furax."
Eric Loret, Libération, 10 juin 2004
Un texte bouleversant sur l'enfance et le destin
Né à Moscou en 1968, Ruben Gonzalez Gallego, subit très jeune une paralysie cérébrale et est enlevé à sa mère. Il passe sa jeunesse dans un orphelinat spécial réservé à l'élite communiste avant d'être transfèré dans un asile où étaient placés les handicapés incapables d'exercer un métier utile.
Lors du désordre né de la Pérestroïka qui atteint l'ensemble de l'Union soviétique, il parvient à s'échapper et se réfugie en Espagne où il retrouve sa mère. Ce récit autobiographique incroyable est d'une poésie rare, mêlant aux souvenirs de l'enfance une lucidité éclairée sur le destin des hommes; "trop souvent les gens prennent la bonté pour de la faiblesse. Difficile d'être un être humain, difficile mais tout à fait possible."
Cet ensemble de textes courts retrace dans les souvenirs de l'auteur et à travers l'histoire du monde des trente dernières années une épopée moderne où l'espoir et la joie de la vie sortent toujours vainqueurs.
Avec Certainement pas, son cinquième opus, Chloé Delaume rejoint les éditions Verticales et se confronte pour la première fois à l'écriture de fiction.
Trois hommes et trois femmes se retrouvent confrontés à leur passé lourd d'abjections quotidiennes et de compromissions, dans le fumoir d'un pavillon de l'Hôpital Sainte-Anne...
Tous sont des assassins, mais leurs crimes sont symboliques, ils représentent un basculement, un passage à l'ennemi, un asservissement au système et une infinie complaisance aux valeurs marchandes. Les pathologies ne sont que refuge, ultimes échappatoires après une prise trop tardive de conscience. Mais victimes, ces six personnages représentatifs de la société contemporaine, ne le sont pas, Certainement pas...
Un tableau sans complaisance de l'Afrique d'aujourd'hui et de son rapport à la France à travers la question épineuse de l'émigration.
Autour de la relation d'un frère et d'une soeur se tisse une toile de portraits croisés d'une troublante justesse : ici les espoirs d'une jeunesse qui voit dans la France un royaume d'eden et de réussite, là les déconvenues de ceux qui s'y rendent et subissent leur condition d'éternel étranger, enfin l'amertume de ceux qui restent au pays.
Un regard lucide, parfois drôle, mais toujours critique sur une Afrique oscillant entre tradition et modernité dans une langue imagée empreinte d'une poésie sensible.
Roman explosif servi par un style alerte, fluide et incisif. Empruntant la voix d'un jeune beur parisien, Y.B. dénonce avec une lucidité désarmante les travers de la société française et de la communauté arabe.
Il ne fait de concession à personne : l'islam, l'intégration, le racisme, le terrorisme, le gouvernement et le showbiz, tout y passe. Son humour mordant, ses réflexions faussement naïves, son approche très particulière des relations franco-arabes font de ce monologue atypique un pamphlet moderne des plus réussis.
Une voix et des mots, énormément de mots, ceux construits dans la souffrance silencieuse et atone de la jeunesse, ce second roman très personnel de Chloé Delaume raconte la réappropriation du langage et la disparition tragique de la famille. Un roman sur la recomposition de soi à travers le plaisir retrouvé de la richesses des mots.
Vidéaste et plasticienne, les romans de Valérie Mréjen sont construits comme des collages d'impressions, de sensations, elle traque les petites faiblesses du quotidien et les phrases toutes faites qu'on utilise malgré nous, et mises bout à bout, elles dressent une synthèse drôle et énigmatique de ces journées où nous ne sommes jamais complètement nous-même. A lire dans l'ordre ou le désordre.